Imaginaire, création et innovation avec Clara Daguin, Pascal Morand & Bradly Dunn Klerks

Retour sur la conférence phare du Wearable Lab Première Vision

temps de lecture: 13 mn
in brief

Première Vision, le salon global de matières et services, réunit les acteurs de la mode et de l’habillement deux fois par an à Paris. Durant sa dernière édition, le salon a étoffé l’offre de son Wearable Lab, qui devient un village entièrement dédié à la Fashion Tech.

Structuré autour de 4 axes, il avait pour objectif de présenter une sélection internationale de matières, produits et services sources d’expérimentation pour l’industrie de la mode :

  • R&D, matériaux/composants et start-up ;
  • Une exposition inspirante mettant en valeur le processus de création de la créatrice Clara Daguin, avec une pièce exclusive conçue spécialement pour l’occasion ;
  • Et un programme de conférences autour du thème de la mode et de la technologie.

Au coeur du nouvel espace startups, nous avons eu le plaisir de découvrir et redécouvrir certaines des innovations les plus intéressantes du moment : que ce soit chez Kyorene, qui est la toute première entreprise à développer, produire et commercialiser une large gamme de fibres et de fils mélangés à de l’oxyde de graphène ; ou encore Verisium, une startup russe qui s’affaire à délivrer une solution anti-contrefaçon aux marques de luxe, basée sur les puces NFC et la Blockchain ; pour en nommer quelques unes. Nous avons d’ailleurs réalisé une interview Live en 360° sur la page Facebook de Première Vision, que vous pouvez (re)trouver ici, en 4 parties.

Nous avons aussi expérimenté l’exposition « Reveal the Invisible », qui retraçait le processus créatif de la créatrice Clara Daguin, avec une pièce spécialement conçue pour l’occasion. Conçue et curated par Le Coup d’Avance et AnneSophie Berard pour Première Vision, cette exposition proposait à ses visiteurs une installation interactive, « Aura Inside ». Dès lors que l’on se plaçait entre l’avant et l’arrière de la robe, les capteurs logés dans la pièce détectaient la chaleur du corps et en activait ainsi le système lumineux , ouvrant un bal de lumières dansant au fil des broderies.

La conférence phare du programme, une discussion entre Pascal Morand, Président Exécutif de la Fédération de la Haute-Couture et de la Mode ; la créatrice Clara Daguin et Bradly Dunn Klerks, Senior Innovation expert for the arts and technology ; modérée par Vincent Edin ; a contribué à éclairer les professionnels du secteur autour de l’écosystème grandissant de la Fashion Tech.

Imaginaires & créations de la FashionTech

La pièce interactive « Aura Inside » réalisée par Clara Daguin, exclusivement pour le Wearable Lab Première Vision.

Intervenants : Pascal Morand (Président exécutif de la Fédération de la Haute-Couture et de la Mode), Clara Daguin (Créatrice de mode), Bradly Dunn Klerks (Senior Innovation expert for the arts and technology).

Inaugurant ce cycle de conférences, Bradly Dunn Klerks, Pascal Morand et Clara Daguin ont entamé la conversation avec le modérateur Vincent Edin autour du thème de la création.

La conversation s’est tout d’abord portée sur la façon dont les intervenants ont été inspirés par la technologie. Parfois considérée comme une menace dans l’imaginaire collectif, elle est souvent centrale dans les scénarios dystopiques modernes. L’avenir, tel qu’illustré dans les émissions télévisées comme Black Mirror, peut en effet être effrayant. Et la Fashion Tech ? Pour M. Morand, c’est à la fois une menace et une opportunité.

« La première chose à faire est peut-être de définir brièvement ce que nous entendons faire en parlant de Fashion Tech : en français, nous parlons de «technologie de la mode». Ce n’est pas nouveau, le vêtement et le textile, c’était peut-être la première technologie. En fait, on peut dire qu’elle est liée aux 3e et 4e révolutions – à commencer par la révolution digitale, et qui s’étend maintenant à de nombreuses technologies. Et le facteur numérique joue un rôle très important, car sans les énormes progrès digitaux que nous vivons, nous ne pourrions pas faire ce que nous faisons actuellement. Et c’est ça, la Fashion Tech. C’est la partie de la mode liée d’une certaine façon au mouvement et à la révolution de l’Industrie 4.0. » Pascal Morand.

Pour ce qui est de l’imaginaire, selon M. Morand, la Fashion Tech a un rôle considérable. Traditionnellement, dans l’environnement de la mode, la technologie relevait du pratique. Les professionnels du secteur y faisaient face sans difficulté (CAO, machines à tisser, etc..). Aujourd’hui, « de nouvelles portes s’ouvrent ». « Quand on parle du lien entre imagination et technologie, il faut préciser qu’il va dans les deux sens. Parce que la technologie en elle-même émane d’abord de l’imagination. Mais nous sommes maintenant bien au-delà de cette approche rationnelle traditionnelle. C’est un nouveau facteur issu du XXIe siècle. » poursuit-il.

L’exposition « Reveal the Invisible » autour du processus créatif de Clara Daguin, lors du Wearable Lab de Première Vision, en association avec Le Coup D’Avance et curated par AnneSophie Berard.

Concernant l’influence des géants de la technologie sur l’industrie de la mode, M. Morand précise qu’il est nécessaire de se plonger dans le sens même et le concept de ces technologies, puisqu’elles mêlent une nouvelle esthétique aux messages des designers : « L’un des aspects les plus important de la période moderniste du XXème siècle se trouve dans la culture du Bauhaus, le rapport à l’objet, sa fonction. A quoi sert-il ? Il lui faut un joli emballage. Aujourd’hui, tout cela est terminé. Nous ne consommons pas d’objets. Nous consommons des expériences. Dans une expérience, l’aspect esthétique du projet, le produit, tout est liés, et la mode est au premier plan. Et cela s’applique aussi à beaucoup d’autres secteurs. »

Une vision partagée par la designer Clara Daguin qui nous en dit plus sur ses inspirations. À ses yeux, l’inspiration que lui procure la technologie est plutôt une réponse à la nature générale de la société et à la façon dont la technologie est maintenant en quelque sorte ancrée dans nos vies. Il se trouve que le père de Clara Daguin est ingénieur. Et quand elle était jeune, elle trouvait des ordinateurs et des puces partout dans sa maison. C’était le point de départ de son inspiration. Elle explique comment elle a évolué : auparavant embarrassée lorsqu’on lui demandait d’expliquer les fonctionnalités de ses créations, elle en est aujourd’hui très fière : « On m’a posé cette question tant de fois. « Vous mettez un capteur cardiaque dans votre création, à quoi ça sert ? Est-ce qu’il a une fonction ? ». Avant je disais que je ne savais pas, mais maintenant je vois ça comme une démarche artistique, ça apporte quelque chose de beau, ça donne une émotion. Donc maintenant, je suis plus confiante de dire qu’il n’est pas là pour améliorer votre vie, mais plutôt pour mettre en évidence son aspect esthétique. C’est plus une approche artistique. Et pour moi, ce que je vois dans la Fashion Tech aujourd’hui, c’est qu’il y a toujours un besoin de fonctionnalité. Mes créations ne sont pas utiles au quotidien, elles sont là pour transmettre une émotion. » Clara Daguin.

L’exposition « Reveal the Invisible » Clara Daguin, lors du Wearable Lab Première Vision, en association avec Le Coup D’Avance et curated par AnneSophie Berard.

Une déclaration qui a été très bien accueillie par M. Morand, « Ce que Clara dit est très important. Parce que quelquefois, on dit ou on pense que la technologie ou la Fashion Tech mène forcément au fonctionnalisme. Mais si vous avez quelque chose qui n’apporte pas d’émotion, et ne vous donne que de la fonction, c’est très simple, les gens vont s’ennuyer. Et c’est pourquoi les produits de la première génération de certains produits de la Fashion Tech n’ont pas rencontré le succès escompté. Pour les designers la question est, comme toujours, de s’approprier les contraintes, de les utiliser et ensuite de s’en échapper pour développer leur propre univers, ce qui est très émotionnel. Et puis vous voyez la technologie et la valeur émotionnelle se combiner. » Pascal Morand.

Concernant le remplacement des designers par des machines et de l’Intelligence Artificielle, Pascal Morand a pris le temps de définir les deux facettes de cette technologie : faire la différence entre l’intelligence symbolique et l’apprentissage en profondeur. Sur le second point, il explique comment l’IA peut composer de la musique ou dessiner des collections, après avoir été nourri d’archives. Mais selon lui, une telle musique serait écoutée une fois avant d’être oubliée, car les gens s’ennuient quand les œuvres manquent d’émotion.

Bradly Dunn Klerks nous rappelle que les designers ne se soucient pas tant des technologies. Ce qu’ils veulent, dit-il, c’est un moyen de créer tout ce qu’ils ont dans la tête. Pour cela, la technologie peut aider et les designers commencent à s’en rendre compte.

« Vous mettez en place différentes technologies, pratiquez différents types d’artisanat, et vous utilisez cet ensemble à travers ce qu’on appelle le SCIENCE ART TECH TRIANGLE – l’interaction entre la science, l’art et la technologie. Cet ensemble triangulaire est très important et je pense que les alchimistes d’autrefois étaient sur ce genre de réflexion, d’invention, de recherche. Je crois que les designers vont maintenant adhérer à cela et s’en inspirer pour devenir ainsi les nouveaux alchimistes. » Bradly Dunn Klerks.

Évoquant l’utilisation de la technologie comme outil de pouvoir pour les gouvernements, Bradly Dunn Klerks donne sa vision sur la façon dont la technologie peut aussi être un outil pour recentraliser la production dans nos pays. Pascal Morand, relativisant l’idée, nous rappelle que les technologies ont aussi leurs limites, et qu’il faut les tester pour voir ce qui est possible. En donnant l’exemple des matériaux flexibles dans le domaine de l’impression 3D, il souligne combien de choses sont encore au stade de la recherche. Il a également mentionné l’automatisation de la robotique, en disant combien il est compliqué d’appliquer ce processus à l’industrie de la mode, en comparaison avec des secteurs comme l’automobile.

Le manteau en plissés lumineux, réalisé par Clara Daguin, dans le cadre du concours Etoiles Mercedes Benz. (Re)découvrir notre interview exclusive à propos de cette pièce, qui a nécessité non moins de 655 heures de travail à la main.

Pour conclure la conversation, Vincent Edin interroge Pascal Morand sur le rythme de l’innovation versus les longues interrogations éthiques qui ralentissent l’adoption de certaines technologies et peuvent faire perdre des marchés.

« Ces questions éthiques sont extrêmement complexes. Nous savons que, d’une manière ou d’une autre, les deux principaux défis actuels sont la technologie et le développement durable, nous devons toujours garder cela à l’esprit. Et le problème, c’est que la technologie est la chose la plus merveilleuse et la plus horrible en même temps. Que pouvons-nous en faire ? Nous savons que c’est aussi un merveilleux champ de possibilités. D’un point de vu créatif, pour nous, et par nous je veux dire la FHCM et Première Vision et l’écosystème de la mode, c’est très important. C’est une bataille pour une vision humaniste de la créativité, c’est enraciné en nous, dans notre culture, dans notre stratégie, dans nos désirs. Nous devons toujours nous demander comment la technologie peut nous aider à être plus humains et créatifs ? Nous avons des mots différents pour cela, en anglais nous disons design, et dans les cultures latines c’est CREATION, ce qui est en quelque sorte mystique… Mais c’est quand même de la créativité. Et maintenant, la question est de savoir comment on travaille là-dessus ? Ce partenariat entre Première Vision et Paris Fashion Week vise à renforcer la créativité et la technologie de cette ville, en mélangeant les deux, notamment dans le domaine de la mode. » Pascal Morand.

Bradly Dunn Klerks souligne l’importance des investissements dans ce domaine : « La technologie coûte cher, il suffit de regarder le téléphone dans votre poche, chaque personne ici, tous les deux ans achète un nouveau téléphone. Donc, quand on parle d’éducation, il faut parler d’investissements, il faut que l’industrie soutienne davantage les écoles, l’université. Il faut travailler dans les deux sens. Ce n’est pas seulement la responsabilité des écoles, parce qu’elles peuvent investir dans des machines, et ces machines deviennent désuètes 4 ou 5 ans plus tard. Nous devons donc entamer la conversation sur la façon dont l’industrie doit appuyer cette mesure. »

Une belle façon de clore la conversation autour de la création et de la technologie, et de passer à celle que nous aurons dans les prochaines années : comment former les futurs designers à des outils en constante évolution ?

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