EVENT | Avec son Wearable Lab, Première Vision explore la mode de demain

temps de lecture: 14 mn

Première Vision, le salon global de matières et services, réunit les acteurs de la mode et de l’habillement deux fois par an à Paris. Durant sa dernière édition, le salon a lancé son Wearable Lab : une exposition regroupant des pièces fashiontech expérimentales, un corner startups et une table ronde sur le futur de la wearable technology, que j’ai eu le plaisir d’animer, aux côtés d’impressionnants conférenciers : Christine Browaeys, Hilary McGuinness, Anouk Wipprecht, Nelly Rodi et Pascal Denizart.

l’exposition

Photo: beauxartsparis-viaferrata.fr.

Collection Body Electric, Clara Daguin, présentée pour la première fois lors du Festival International de Mode d’Hyères, l’an passé. Cette combinaison comporte des LEDs couplés à du fil de nylon, créant un effet « fibre optique ». Photo: beauxartsparis-viaferrata.fr.

L’ensemble du Wearable Lab a été conçu par notre amie Anne-Sophie Bérard, qui s’était par ailleurs occupée de l’exposition durant le WeAreAble FashionTech Festival l’an dernier à la Gaïté Lyrique.

 » Si ce marché en ébullition est, en effet, un terrain encore jeune à débroussailler pour les artistes et les industriels, il en est, de même, pour le grand public. Quand les gens connaissent le terme fashion tech, ils ont tendance à l’associer avec les gadgets, aux montres connectées et aux trackers d’activité, même si ces derniers commencent à être utiles dans le domaine de la santé. L’impact que la fashion technology peut avoir sur notre quotidien et notre environnement est encore assez nébuleux, à leurs yeux. Un travail de pédagogie auprès du grand public est nécessaire. Notre but est de permettre aux gens d’appréhender ce sujet et de se rendre compte en quoi cela peut les concerner. Dans l’espace Wearable Lab, nous essayons de voir comment les outils technologiques (que ce soit les processus de fabrication, les matériaux innovants ou les possibilités d’interaction), comment ces nouvelles propositions vont transformer le milieu de la mode.  » raconte Anne-Sophie Bérard.

La Drinkbot Dress, Anouk Wipprecht, sert des cocktails sur son coeur imprimé en 3D.

L’exposition présentait l’une des pièces de notre amie Clara Daguin, présentée durant le Festival International de Mode & de Photographie à Hyères l’an dernier ; la robe Butterfly d’Ezra+Tuba, réalisée en collaboration avec Intel ; la Drinkbot Dress d’Anouk Wipprecht, également réalisée avec Intel ; les accessoires sculpturaux de Sarah Angold ; les vêtements interactifs de Yin Gao ; les accessoires imprimés en 3D de Nervous Systems ; ainsi que les chaussures imprimées en 3D de Pierre Renaux.

la table ronde

Une discussion dynamique et transversale, avec autour de la table, 5 experts du sujet, en vue de pousser la réflexion sur les freins et moteurs de ce nouveau territoire, Mode & Technologie.

La session a commencé avec des courtes présentations de chacun des intervenants, venant introduire leur vision de la FashionTech. Christine Browaeys, Ingénieure & Sociologue, fondatrice de l’agence de conseil T3nel, a parlé de technologie sensible et de la manière dont nous évoluons du virtuel à la matérialisation.

« Les textiles sont une manière de créer une connexion tangible avec le monde. Les objets du monde réel sont désormais connectés au virtuel, nous permettant de nous connecter en permanence avec le monde entier. Cela peut-il mener à un trop plein d’information ? » a-t-elle commencé, « nous devons explorer les implications que cela a sur l’humain. De tels schémas incluent des approches technologiques et architecturales, qui peuvent enrichir le secteur de la mode, à travers des approches interdisciplinaires« .

Hilary McGuinness, Nelly Rodi and I, sharing over the opportunities and stakes for fashiontech to become mainstream.

Hilary McGuinness, Nelly Rodi et moi.

Nous avons ensuite accueilli Hilary McGuinness sur scène. Hilary a travaillé pour Intel toute sa carrière, dans la Silicon Valley. Alors que les industries de la mode et de la tech continuent de se rapprocher, elle affirme que la FashionTech n’est plus qu’une utopie mais a déjà commencé à devenir une réalité. Durant les dix dernières années, de nombreuses expérimentations ont permis de découvrir une infinité de nouvelles possibilités pour les deux industries.

« La technologie a toujours fait partie de la mode (par exemple : les lunettes sont basées sur des besoins médicaux, les montres ont quant à elles fait leur apparition pour pouvoir porter l’heure sur soi, les matériaux synthétiques…), et l’industrie de la mode est à l’origine de beaucoup d’innovations : les textiles deviennent intelligents, les accessoires connectés. La technologie permet des vêtements sans coutures, et nous avons entendu l’appel de l’industrie pour des composants plus petits : notre puce Curie, par exemple, est très petite, et permet à la technologie d’être invisible« . affirme-t-elle.

Selon Hilary, les textiles intelligents en sont à leurs tout débuts et nous sommes en train d’évoluer vers une nouvelle phase de création textile. La technologie doit être cachée tout en étant utile et ainsi attractive, pour que lorsqu’elle devienne obsolète, le vêtement continue d’être apprécié. Elle a également pointé du doigt la durabilité du produit, sa lavabilité et sa sécurité – puisque le produit contient les données personnels de son utilisateur. Un sujet qui doit être continuer à être discuté, à la fois par l’industrie de la tech et celle de la mode, en vue de concevoir des produits qui respecteront la confidentialité des données de leurs utilisateurs.

Après Hilary, ce fut au tour d’Anouk Wipprecht de parler de son processus créatif, ainsi que des challenges auxquels elle répond en tant que créatrice FashionTech, dans le milieu depuis plus de douze ans. Elle a commencé à créer des vêtements interactifs alors qu’elle avait 14 ans. Remarquant comment les vêtements, à la base complètement déconnectés, pouvaient être augmentés grâce à la technologie, Anouk s’est intéressée au dialogue entre la mode, la technologie et les matériaux.

Anouk a précédemment travaillé avec Intel et Audi ; en tant que créatrice FashionTech et hackeuse, elle a réalisé une collection de douze robes pour Audi. A travers la création de ces robes, elle s’est posé la question de notre socialisation. Pour y répondre, elle a identifié 3 niveaux de distance entre l’utilisatrice d’une robe et son public : intime, personnel et public. Inspirée par les mécanismes de défense des animaux, elle a conçu la robe Smoke, connectée au corps de son utilisatrice.

« La mode devient une interface, et ainsi un outil. Si elle est open source – conçue et partagée avec la communauté, vous partagez le savoir avec les autres. De telles communautés incluent les fablabs  et les techlabs, qui permettent aux gens de participer, de partager leurs expériences et projets avec la communauté, dans un espace équipé avec les dernières technologies » raconte-t-elle.

Après l’intervention d’Anouk, ce fut au tour de Nelly Rodi, la célèbre fondatrice du bureau de tendances du même nom, qui est aussi la co-présidente du R3iLab, un réseau d’industriels travaillant depuis 13 ans à connecter les entreprises et industriels autour de l’innovation immatérielle.

Elle a présenté six des projets accompagnés et financés par le réseau, qui s’attèle à marier le savoir-faire traditionnel aux pratiques industrielles. Parmi les projets, une collaboration avec le MIT sur l’énergie durable matérialisée par un textile chauffant ; le développement d’un textile produisant de l’énergie solaire ; un textile connecté à vocation communicante ; un accessoire de corseterie qui transforme la lingerie en partenaire bien-être ; le projet Bioserenity, un vêtement intelligent pour épileptiques, ainsi qu’un textile de sol sensible qui peut être personnalisé pour l’événementiel.

Nelly nous a rappelé les aspects clés à garder en tête lors de la création de produits FashionTech,

« Que veut le consommateur aujourd’hui ? Nous ne sommes plus dans une période de consommation, ainsi, les clients sont à la recherche de produits à valeur ajoutée. Ils cherchent des éléments surprenants ; le client veut rêver, il faut créer un effet wahoo, l’exposer à de nouvelles expériences » elle poursuit, « Le client veut de l’empowerement social : impliquer les jeunes comme les plus âgés, impliquer les marques, redonner du sens au produit. Le consommateur veut être impliqué dans la production, mais s’intéresse aussi au storyliving : non plus raconter des histoires, mais aussi les vivre avec les produits« .

Nelly a également mentionné les tendances de contre-cultures, la singularité des produits et l’importance de l’art comme exhausteur de créativité dans la mode.

Last, but not least, Pascal Denizart du Centre Européen du Textile Innovant, a présenté son travail, qui s’étale du coeur de la fibre au retail, des idées aux prototypes. Le CETI travaille à innover pour réduire l’empreinte environnementale de la mode, à travers des projets d’up-cycling, mais aussi grâce à la technologie pour améliorer la vie des gens.

« Le CETI travaille étroitement avec les industriels et marques sur des projets de R&D, qui vont des applications médicales (avec un soutien-gorge connecté pour les patientes en rémission du cancer du sein), aux expérimentations sur les nouveaux matériaux. Nous avons accompagné des marques dans leur stratégie de R&D et avons rapidement fait évolué notre approche vers des stratégies globales d’innovation. » nous a précisé Pascal.

La présentation de Pascal fut suivie d’une discussion avec nos intervenants, puis d’un débat avec le public.

Nous avons abordé le sujet de la collaboration entre ces industries aux cultures radicalement opposées, à propos duquel Anouk a mentionné la nécessité de concevoir davantage de lieux dédiés aux makers, de techshops et autres fablabs pour que les communautés se rencontrent et puissent expérimenter ensemble. Ces lieux permettront au grand public d’accéder et mieux comprendre les nouvelles technologies.

« Chez Intel, et plus globalement dans l’industrie de la tech, ne pouvons y arriver seuls. Nous avons besoin de l’industrie de la mode. Nous sommes des coachs et fournisseurs de technologie, pour autant, nous devons connaître les aspirations et besoins du consommateur, qui doivent être fournies par l’industrie de la mode » poursuit Hilary McGuinness.

A ce sujet, Pascal Denizart a mentionné les différences entre la façon de travailler des industries de la mode et de la tech : non seulement elles n’ont pas les mêmes règles, mais aussi des cultures, des communautés et des façons de collaborer différentes. Nelly Rodi a quant à elle abordé le sujet du financement, qu’elle identifie comme étant l’une des difficultés majeures à solutionner, avec la façon dont ces produits seront commercialisés, pour que le secteur murisse. Plus tard dans la discussion, nous avons abordé les sujets de la maintenance, de la lavabilité et du service après-vente : demain, les marques et enseignes de mode intègreront-elles un service après-vente similaire à celui que l’on peut trouver chez les marques de la tech ? Imagineriez-vous aller poser des questions sur la maintenance d’un vêtement connecté, auprès du vendeur de votre concept-store préféré ? Tout comme vous iriez faire réparer votre iPhone chez Apple… ?

Enfin, la discussion a été ouverte avec le public,

Sarah Angold, l’une des créatrices de l’exposition Wearable Lab, a demandé à Hilary « comment une grande entreprise comme Intel travaille-elle en collaboration avec des industries interdisciplinaires ? »

Pour Hilary, l’esthétique et la beauté sont primordiales, « j’ai l’impression que l’industrie de la mode ne prend pas celle de la tech au sérieux. Aussi, la formation technique est très important – quelle expérience serait optimale pour le consommateur ? Les challenges seront résolus avec le temps, grâce à l’implication de davantage de créateurs et à la co-création avec des entreprises technologiques. Les créateurs poussent la tech à créer de nouvelles innovations, qui n’auraient pas vu le jour sans eux. A cela, Nelly a ajouté « cependant, nous devrions également être conscients du rôle clé du consommateur, ce n’est plus le créateur qui décide seul » faisant référénce à « l’uberisation » des secteurs business.

Le public a ensuite posé la question de la production écologique. Mentionnant la pratique courante de souring de matières premières dans des zones de conflits, l’auditeur a demandé aux intervenants ce qu’ils pensaient de cet état de fait, et comment leurs entreprises dealaient avec ce genre de problème.

Hilary McGuinness nous a alors affirmé qu’Intel n’utilise pas de matériaux en provenance de zones de conflit ; elle fut suivie par Pascal Denizart, « nous changeons nos smartphones tous les six mois. Ce geste seul – que de nombreux consommateurs font régulièrement, considérant cela ‘à la mode’ de changer son téléphone en fonction des tendances actuelles – a une empreinte environnementale énorme. Par ailleurs, la production de coton, un matériau basique de l’industrie de la mode, laisse elle aussi une empreinte environnementale catastrophique. Ces besoins basiques nécessitent beaucoup d’énergie et d’eau. La tech elle-même ne produit pas forcément plus de déchets que la mode ne le fait déjà elle-même aujourd’hui. »

Pour conclure la session, une personne de l’audience a posé la question de l’éducation, ou comment elle peut être incluse dans le processus,

Nelly Rodi a alors mentionné les fablabs, qui commencent à apparaître dans des écoles de mode, comme La Fabrique, l’école de mode de la CCI de Paris, dont Nelly est la marraine et où j’ai eu le plaisir d’assister à un semestre de cours cette année. L’école accompagne et pousse l’utilisation et le développement de la technologie dans ses programmes, et dispose d’un fablab ainsi que de nombreux ateliers où les étudiants apprennent à faire des vêtements et accessoires de maroquinerie.

Une discussion pleine d’insights qui poursuit le travail d’exploration de la FashionTech française. A suivre !

 

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