La scénographie de la Paris Fashion Week sous l’angle de la philosophie

Quand Paul Virilio rencontre la semaine de la mode parisienne

temps de lecture: 14 mn
in brief

En septembre dernier, le philosophe et urbaniste Paul Virilio nous quitte, laissant derrière lui une pensée féconde sur la condition moderne et la souveraineté des systèmes de surveillance. Parmi tous les fils exploités par sa pensée, se trouve le projet d’une fonction oblique de l’architecture. Quelque chose de très théorique en somme, mais qui s’est bel est bien matérialisé – et qui plus est dans une région oubliée des discours, le Centre et Val de Loire.

Si la Fashion Week ne dépasse pas les murs du périph, elle permet à son échelle, de repenser l’espace. Plus que jamais la scénographie joue un rôle déterminant dans la conception des défilés. Pourquoi tant de travail et d’argent pour créer un espace qui ne sera visible qu’environ 15 minutes par une poignée de journalistes et d’acteurs privilégiés ? C’est sans doute l’un des aspects du luxe : un décor qui demande du temps et qui est éphémère. La contradiction des temporalités provoque le désir, le désir d’immortaliser – soit de rendre atemporelle. Dès lors les photos se multiplient : chacun espérant attester de sa présence. J’y étais. Toi non. Paul Virilio noterait : nous ne vivons pas dans le présent, nous vivons l’instant.

L’attitude des publics qui forment la fashion Week évolue-t-elle ? Comment l’architecture même du défilé peut-elle permettre de retravailler notre relation au temps et à l’espace ? 

Paul Virilio, né le 4 janvier 1932 à Paris et décédé le 10 septembre 2018 dans la même ville, était un urbaniste et essayiste français. Il est principalement connu pour ses écrits sur la technologie et la vitesse dont l’alliance constitue à ses yeux une « dromosphère ».

Pendant cette fashion week, les grandes maisons, comme les nouveaux labels, ont proposé des réflexions sur les cycles qui orchestrent le système de la mode à l’heure actuelle (que ce soit au niveau de la production, ou de la consommation). Virilio dans cette histoire ? Son projet d’architecture de l’oblique avait pour but de provoquer l’arrêt des passants. Un moment où le temps se suspend, et ou l’on regarde les choses plutôt que de les apercevoir. Une lutte contre l’incessante et impossible poursuite d’un moment déjà échappé.

Les dispositifs scéniques sont, par leur simple existence, des manifestations du désir de renégocier le rapport des passants, chasseurs d’instants au moment présent. Redessiner une architecture de l’événement pour travailler le regard et placer les publics à l’intérieur du défilé : le projet de cette Fashion Week ? 

Entre magie, rêve et dystopie, les messages derrières les dispositifs scéniques n’ont pas tous la même visée. Mais qu’importe leurs contenus : ils invitent, par leur nature éphémère à rester dans la position de chasseur, tout en nous octroyant l’impression d’être spectateur/acteur du temps présent. Car l’art d’être déconnecté, n’en serait pas un s’il ne pouvait pas être partagé sur les réseaux sociaux ?

La fonction oblique chez Virilio et Parent (architecte français, NDLR) fait de l’architecture un moyen de pallier la perte de rapport humain. Le but : un basculement du sol à l’oblique qui apporterait davantage de fluidité. Laquelle féconderait, à son tour, des rapports humains plus riches, tout en réinstallant aussi l’individu à sa place de sujet.

Traduction dans la fashion week : transformer les anciens spectateurs/acheteurs en acteurs. Ne plus vendre des vêtements, mais PARTAGER des expériences. Et pour que cette expérience de « déconnexion » soit féconde l’individu devient le canal de diffusion du défilé en partageant sur les réseaux sociaux les moments « marquants». La répercussion : des discussions, des échanges autour de ces instants qualifiés de marquants.

La mode souhaite à tout prix faire oublier le prix des paillettes et du rêve. Elle ne vend pas une expérience, elle partage une expérience. La question est de savoir pour quel public les défilés de la fashion Week peuvent-ils devenir une expérience ? Dans quelles maison a-t-on renversé le sol à l’oblique ?

Que reste-t-il de l’expérience du temps présent ?

Les postmodernes : Maisons familières de la scénographie revendicative

Les sorcières futuristes de Rick Owens et son grand feu païen ont-ils encore le pouvoir de bousculer nos consciences ?

La vitesse et l’accélération sont des notions qui habitaient l’esprit de Virilio. Dans le champ de la mode les effondrements d’usines, la sur-production, le gaspillage, les burn-out à répétition des designers qui ont eux lieu ces dernières années éveillent les consciences. Le manifeste Anti-fashion de Lidewij Edelkoort est une preuve signifiante de prises de positions qui ne sont pas nouvelles. Pour Elizabeth Wilson, elles sont même parties prégnantes des styles vestimentaires proposés par une partie des couturiers pendant les années 80. Qualifiés de « Post-modernistes » Issey Miyake, Rei Kawakubo ou Martin Margiela ont fusionné défilés, communications et vêtements dans un manifeste artistique de leur pensés. Le vêtement devient le réceptacle d’une discours critique qui va de pair avec sa mise en scène : la mode se théorise, la mode se pense. Ainsi, pour toute cette part de designers, le public est finalement dans l’attente d’un défilé politique. Pas de surprises au grand feu païen de Rick Owens, ni devant les skateurs de Vivienne Westwood.

Les non-réactions permettent de mesurer l’évolution de la sensibilité en ce qui concerne la notion de « scandale » dans la mode.  Il est devenu coutumié de placer certains noms, dans certaines catégories : notre regard perçoit alors moins les subtilités de ces défilés. Les canons de ces designers ne sont plus si subversifs. D’autres designers ont pris en charge le terrain du genre et des contres-cultures : une concurrence. Ainsi le sol n’a pas changé d’inclinaison chez les « post-modernes », malgré les nouvelles secousses. Il s’agit d’une mise en scène où la véritable surprise, serait de n’avoir aucun élément de mise en scène. Le public est convoqué sur un mode unique qui est celui de la révolte et de la critique.

Cette démarche est plus étonnante quand elle se donne dans des maisons de couture, dites de « références ».

Les Gardiens du temple  : le temps comme perception d’une élite

Allez, on embarque dans le train psychédélique de Balenciaga… mais vers où, au juste ?

Le post-moderne anobli dans la cours des grands : Demna Gvasalia. Le créateur de VETEMENTS a critiqué à plusieurs reprises les cycles de la mode, transformant la satire de la culture de la consommation de luxe en leitmotiv de son travail. Pour cette présentation chez Balenciaga, un tube rempli d’écrans LED incurvés plonge les acteurs du champs de la mode dans le monde digital. Le tourbillon est décrit comme anxiogène : bienvenue dans un dystopie où l’accélération du temps (ou en tous cas la perception que nous en avons) est directement critiquée. Demna Gvasalia créé une sensation d’effroi et livre une fable du temps présent. Pour cela il ne passe pas par quatre chemins. Entre la Plaine Saint -Denis, les projections de l’artiste américain Jon Rafman, la musique post-punk qui répète « presence is key, now is the answer, ego is not who you are » : le message devient plus qu’évident. Pas de deuxième lecture possible ? Selon  Marta Reprisa sur Vogue.fr « On a rarement vu le créateur géorgien dans un mood aussi dark, et cela se reflétait dans les vêtements, éloignés de l’esprit normcore et des superpositions de la saison dernière. » La lecture dystopique est offerte sur un plateau d’argent et il n’y a pas d’option exit. Le dispositif de l’architecture immersive en devient une dictature de la peur qui dépasse la plaine Saint-Denis. Si chez Virilio, les portes se transforment en fenêtres et que l’espace invite à la circulation, le tube Balenciaga enferme.

Cela se répercute dans l’espace digital par une médiatisation unanime et sclérosante. Balenciaga donne le bourdon et l’information diffusée se fige autour du dark mood de Gvasalia. Le regard est finalement focalisé par une lecture trop abrupte. L’information est univoque.

Le show Vuitton, dans la cour carrée du Louvre.

Tout comme le rêve chez les autres maisons de renom françaises. Cour carrée du Louvre (Louis Vuitton), Grand Palais (Chanel) ou Hippodrome de Longchamps (Dior) : trois exemples, trois volontés de maintenir les systèmes hiérarchiques. Le décors éphémères des défilés s’intègrent dans des décors préexistants, qui sont souvent des lieux parisiens historiques, symboles du patrimoine culturel français.

L’inscription dans ces espaces de prestige traduit un capital économique et culturel. Des décors toujours plus grands, dans des lieux à l’histoire toujours plus ancienne, avec des volumes de plus en plus pharaoniques. Pure démonstration de pouvoir ? Chez Vuitton Ghesquière expose une cité en cours de construction. Moderniste ? En réalité dans cette citée, ce sont ces propres hits que Ghesquière ressert. Un cité nouvelle dans la cour carré du Louvre, où les angles obtus et fontaines triangulaires ferment les perspectives sur une ligne directrice : Concorde – Champs Elysées – Arc de Triomphe. De nouveaux espaces , OUI, mais qui s’inscrivent dans la continuité de l’ordre déjà présent.

Comme la dystopie fige, le rêve et la légereté affligent. Certes, les mises en scènes sont présentes, mais elles ne laissent que peu de place aux divagations du corps et de l’esprit.

Les nouvelles mises en scène : de nouvelles conceptions d’un sytème de la mode non systémique

« Il s’agit de concevoir une nouvelle réalité » a déclaré Marine Serre aux journalistes après son défilé.

Pour « la scène nouvelle » : tout reste à construire. De fait, les scénographies varient. Les contraintes budgétaires ne permettent pas toujours la liberté de l’oblique. Alors il faut ruser. Marine Serre propose un spectacle où les vêtements se coordonnent à l’événement. Une passerelle en bois de 200 m au dessus de trains de banlieues pour évoquer les vitesses différées de diffusion de la mode, liées à des temps qui ne sont pas répartis de manière égalitaire selon les catégories sociales. Au delà de cela, Marine Serre reprend aux gardiens de la mode l’idée de griffe, en proposant son logo et inscrivant son nom sur certaines combinaisons. Elle joue, comme les post-modernistes, avec les genres. En réalité son défilé présente des propositions si variées, que la lecture en est infinie. Soit le geste le plus démocratique qu’il soit. En suggérant une multitude de pistes de lectures, Marine Serre opère un renversement oblique dans le système de la mode. Son défilé est apprécié, vécu d’autant de manières qu’il y aura de spectateurs.

Connu pour ses décors évocateurs, Thom Browne a invité ses convives dans un décor de huttes en bois à rayures bleues et blanches décorées de drapeaux américains et de tours de sauvetage, évoquant les rivages sablonneux de Nantucket.

Autre cas, autre manière d’inviter à devenir acteur : Beautiful People, qui adopte le registre didactique pour mettre en scène sa technique SIDE C. Soit une manière d’utiliser la doublure du vêtement pour le déconstruire et le reconstruire. D’autres exemples peuvent être cités. L’intérêt est de montrer que certaines scénographies permettent de transformer l’expérience spectatorielle et ainsi de reconfigurer nos pratiques digitales. En proposant une démonstration de déconstruction du vêtement à la fin du défilé, Beautiful People s’offre une couverture médiatique autre. Une pratique que Thom Browne a également comprise. À chacun de ses défilés, les mannequins restent sur scène, et le public peut alors se promener librement. Divaguer, se balader sans contraintes physiques et ainsi librement médiatiser le défilé au gré de ses envies. Soit une expérience qui ne se pose pas comme barrière à l’architecture du numérique.

DISONNECT : Le paradoxe de la Réalité Virtuelle

Miximalist est une startup qui propose aux marques de montrer leurs créations en 3D sur un site e-commerce.

Fédère-t-on des publics hors du champs de la fashion week ?

Les lignes consacrées à la scénographie des défilés n’ont jamais été si nombreuses.  Pourtant en début d’année, les commentateurs posaient encore assez naïvement la question de l’utilité de ces derniers, alors même que le digital permettaient d’offrir un nouvel accès aux vêtements pour le public, et de réduire les dépenses pour les marques. Des non-débats, qui conçoivent un monde réel et un monde virtuel séparés. Sur cette base, il devient impossible d’impulser une architecture de l’oblique « digitale ». Dans le champ de la Fashion Week,  l’ère numérique n’est en rien le synonyme de la longue déchéance des défilés ou de leur réduction à une virtualisation. Au contraire, le podium n’a jamais été aussi fort et s’offre aux réseaux sociaux. Si tant est que le mot « podium » soit encore un qualificatif probant – l’objet en soi a disparu, laissant place à des décors beaucoup plus complexes que le simple chemin blanc sur lequel se déployaient autrefois les mannequins. Pour citer Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » – soit une citation qui est elle-même un remake de Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». Le temps présent n’est qu’un écho entre passé et futur. Les anciennes maison s’inscrivent dans ce continuum, faisant de leurs scénographies le témoignage de leur suprématie. Les post-modern sont le post d’une modernité qui s’est déplacée. La nouvelle scène semble être plus consciente d’une chose : la mode est une monde qui vit de ses représentations. Plus elles seront plurielles, plus elles établiront des liens entre le gens. Plus elles sont plurielles, plus elles pourront s’incarner de manières diverses par les corps. Et plus les portes fermées pourront se transformer en fenêtres ouvertes.

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