Mode Masculine : « Venez Comme Vous Êtes » ?

Le Récap de Manon | Jour 3

in brief

Des messes Aztèques au milieu du Palais de Tokyo, l’échos des tam-tam place des Vosges, le craquement des sneakers Vuitton sur les pavés de la place Dauphine et l’odeur de frites McDO : la troisième journée de la fashion week comme si on y était.

Les cercles d’initiés se sont retrouvés mis au pied du mur dans des lieux familiers dont les fonctionnalités ont été détournées. Retour sur ce décentrement.

Au début du XXème siècle, le jeu de Marcel Duchamp consistait à déplacer des objets. Les vider de leurs fonctions d’origines et par le lieu de leur exposition (la manière dont ils étaient donnés à la vue du public) changer leurs us et utilités, leur adjoindre une valeur artistique.

Duchamp souligne alors que l’objet n’a plus d’importance : seul le prestige du lieu, la qualité des invités ou la validation par un label hype suffit à transformer notre vision des choses.

Un jeu de sémantique. Déplacer un mot, le mettre dans un nouveau contexte, et lui donner un nouveau sens. Pour Roland Barthes, le  système de la mode perdure par sa capacité à sans cesse conférer de nouveaux sens à un même vêtement. Pendant cette fashion week, la mode semble se détacher de cet horizon. Cela entre en accord avec une volonté de ralentir la production : alors les palettes se font claires et enfantines chez Louis Vuitton, Rick Owens travaille le blanc et Yohji Yamamoto s’en tient à son traditionnel noir. La maison Issey Miyake met en scène sa ligne basique, l’Homme Plissé Issey Miyake, plutôt que d’exposer une nouvelle collection homme.   

Louis Vuitton par Virgil Abloh. Photo : Christina Fragkou.

Pour conférer à ces basiques une valeur dite d’éternel, l’innovation ne peut être évacuée de l’équation.

L’éternel se fait de transitoire : la société change. Les métiers, le quotidien ou encore l’urgence climatique oblige à changer les formes, les couleurs et les tailles de basiques. Chez Issey Miyake ils sont larges, s’adaptent au mouvement. Au départ la collection avait été conçue pour des danseurs. Au fil du temps, elle a su s’adapter aux besoin d’une population masculine plus jeune. Pour poser un nouveau regard sur cet atemporel, montrer en quoi il peut être un vêtement nouveau qui répond à un besoin – plutôt qu’un vêtement nouveau qui vient faire naître le besoin ; la scénographie du défilé a du elle aussi intégrer les nouvelle us et coutumes de la population : les hommes courent, se protègent de la pluie, dansent et rient : la vie en somme. 

La vieille machinerie du défilé et ses hiérarchies, qui sont les traductions vivantes de la structuration du champ de la mode, doivent évoluer – pour que le message produit ait un sens. Pour que le message produit reflète la vie plutôt qu’il ne configure le théâtre d’une élite.

Issey Miyake, une invitation à vivre ?
Photo : Whitewall.

Sabotage dans la cour carrée de la place des Vosges chez Issey Miyake où une succession d’ happenings et un final où la foule a été invitée à se mêler aux mannequins et oublier les codes de sitting que chacun inscrit sur le front de son voisin, offre une perspective nouvelle. Malgré la liberté offerte, les cercles peinent à se disloquer.

À propos de l’architecture d’un espace comme outil de liberté, Michel Foucault notait « Je ne crois pas à l’existence de quelque chose qui serait fonctionnellement – par sa vraie nature – radicalement libérateur. La liberté est une pratique d’expérimenter. »

Alors Demna Gvasalia avec VETEMENT investit tout ce qui est actuellement critiqué et symbolise le gaspillage, la consommation rapide, la pollution. Ce qui fait l’objet des tabous les plus politiques : la liberté qui à été expérimentée à travers le gaspillage. L’aboiement des chiens et les sirènes de Police retentissent dans le McDO des Champs Élysées. Les silhouettes semblent parfaites pour le compte Instagram Situationnist qui s’amuse à déplacer des scènes de mode dans des scènes quotidiennes (un geste très Duchamp). Sauf qu’en réalité, le compte Instagram n’a plus de boulot à faire avec ce défilé. C’est en soit incongru, ou au contraire plein de sens. Comme d’habitude, Gvasalia joue avec les imaginaires culturellement codées, adoubées au « goût » dit populaire. Comme d’habitude, la controverse s’emballe sur Internet, où beaucoup oublient de prendre le temps de creuser la complexité.

« Venez Comme Vous Êtes » ? Photo : Guillaume Roujas pour NowFashion.

Il joue avec le thème de la liberté et de l’autorité : la moralisation envers un gaspillage que bien des classes subissent, faute de moyens économiques.  

Emmener le cercle de la mode dans de lieu qui ne répondent pas à la conception de la liberté ou au contraire, les asseoir dans de chaises répliques de celle du Café de Flore : des chaises d’une liberté fantasmée. Celles de St Germain de Près, de l’élite culturelle, d’un Paris qui s’écrit à la trompette de Boris Vian. Un fantasme de lettré : celui autorisé sur le bords de Seine, car il est celui de la culture légitime si on se réfère à Bourdieu. Abloh envahit l ‘île de la Cité. Des teintes provinciales, des guirlandes de fleurs. Collection BCBG, sur une place triangulaire, où la liberté se pratique entre initiés.

Si la mode peut transformer la perception d’un vêtement, des espaces, ce n’est que lentement que les cercles qui la composent semblent s’autoriser à expérimenter.

Entre messes expérimentales, messes conservatrices et anti-messes : l’idée d’une mode basique tente de se dire avec de nouveaux mots. « Venez comme vous êtes » ? 

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