ITW | Lucas Delattre : « Faire des connexions entre la mode et d’autres univers »

Retour sur les enjeux majeurs du futur de la mode et de l’humain avec un des professeurs les plus emblématiques de l’Institut Français de la Mode

temps de lecture: 19 mn
in brief

Chez daco, nous sommes curieux des points de vue et expériences des différents acteurs de la mode : en partenariat avec Futur404, nous avons ainsi interviewé Lucas Delattre, professeur à l’Institut Français de la Mode.

Lucas s’exprime peu à titre personnel, alors qu’il consacre beaucoup de temps à étudier et partager les grandes mutations de l’industrie de la Mode : son travail permet de créer des ponts forts et durables entre les différents protagonistes. Nous avons donc profité du récent hackathon organisé par l’IFM en partenariat avec l’école 42, dont daco et Futur404 étaient jurys, pour l’interroger sur sa vision des transformations à venir dans la mode et sur l’accompagnement qu’apporte l’IFM à ses étudiants pour aborder ces nouveaux enjeux.

Lucas est professeur à l’Institut Français de la Mode, où il travaille depuis 2006. Il est arrivé « un peu par le hasard des amitiés et des rencontres », et après dix ans à exercer en tant que journaliste (au service étranger du Monde), puis en tant que responsable du bureau de Paris du Conseil de l’Europe.

Lucas Delattre – Professeur en média, communication et digital à l’Institut Français de la Mode (IFM) – Crédit Photos : Maxence Bouton  / daco.io

« A l’IFM, j’ai commencé par être chargé de mission, à l’époque où on était rue Jean Goujon dans le 8eme arrondissement.  Je suis arrivé ici parce que Pascal Morand, qui était alors DG de l’IFM, m’a demandé de rendre un coup de main, puis de fil en aiguille j’ai pris en charge la communication de l’institut. Je suis resté « DirCom » pendant quelques années, jusqu’en 2015, tout en passant progressivement à l’enseignement, d’abord à temps partiel puis à temps plein. Je continue à avoir des activités de communication en nourrissant le compte Twitter de l’IFM, mais désormais la Direction de la Communication (et du Marketing) est assurée par Delphine Wharmby. »

Depuis, Lucas est devenu professeur pour les programmes de Management de l’IFM (francophones et anglophones), et un peu en formation continue. Son enseignement porte sur les médias, la communication, le numérique (ou le digital, selon le mot qu’on préfère), mais aussi sur la dimension culturelle et historique des choses, avec un pied dans la culture, un pied dans le futur. « Je me souviens à ce propos d’un texte d’Umberto Eco dans lequel il dit que la future classe éduquée sera composée de gens hyperconnectés qui ont reçu en plus une « éducation au passé », avec une « capacité de filtrage » particulièrement développée. C’est dans cet esprit-là qu’on essaye de travailler à l’IFM. En réalité mon travail c’est d’être étudiant avec quelques années d’expérience en plus – j’ai 25 ans de plus que les étudiants de l’IFM en moyenne -, de leur préparer le travail, de les aider à identifier les grands sujets, trouver les bons angles, les bons intervenants et d’éviter au maximum le « bla-bla ». Je suis un peu « chef de gare », autrement dit je fournis un service intellectuel qui aide les étudiants à aller plus vite pour identifier ce qu’il est utile de savoir et de comprendre. J’introduis, je résume, je fais de la synthèse. Je suis « étudiant senior ». »

Un concept très intéressant qui nous interpelle, qu’est donc un  « étudiant senior », pour Lucas Delattre ?

« Je travaille les sujets que je suis censé enseigner donc je fais une veille permanente. Je lis beaucoup, je rencontre des gens, je vais dans des conférences, je rassemble de l’information, je la mets en forme, je la synthétise pour la mettre à disposition des étudiants. C’est comme ça que je vois mon job. Finalement, il y a une expertise qui se construit mais je ne suis pas un expert, je suis plutôt un observateur généraliste et un « passeur » qui essaye d’être bien informé et qui travaille, au fond, dans l’esprit du journalisme qui ne m’a jamais quitté. »

Une conception et une vision de l’enseignement qui résonnent autant pour nous chez daco que pour Futur404.

D’ailleurs, quand on demande lui de nous résumer sa vision de daco, Lucas trouve les mots pour nous encourager dans nos initiatives et y apporter sa clairvoyance, toujours avec bienveillance.

« daco c’est la fierté de voir qu’en France on peut être à la pointe de la technologie, se battre dans un monde dur et cruel qui est celui des contrats, des clients… et parvenir à rester ouvert, humain et disponible. C’est extraordinaire. C’est aussi une fierté de voir qu’en France il y a cette intelligence-là. »

Notre rencontre avec Lucas remonte à un an et demi, quand nos co-fondateurs Paul et Claire l’ont approché pour lui présenterdaco et lui proposer de travailler ensemble. Lucas nous avait reçus avec l’Observatoire Economique de l’IFM (Gildas Minvielle) et les études (Danièle Clutier).

« Ils nous ont présenté l’entreprise et ce qu’ils faisaient d’une manière tellement futée … Le contraste entre la maturité, l’intelligence la profondeur de champ qu’ils ont et leur âge (à peu près le même que celui des étudiants de l’IFM) nous a énormément frappés et on a tout de suite voulu travailler avec  eux. Depuis, on profite de toutes occasions pour travailler avec daco. Non seulement le sujet nous intéresse, car l’IA dans la mode c’est évidemment central pour nous, mais il y’a en plus une approche, une personnalité et une humanité que j’aime beaucoup chez daco. »

Justement, cette question d’humanité, elle revient beaucoup chez daco parce qu’on veut mettre l’IA au service de l’Humain.

« Oui c‘est très important. Ce n’est pas un discours de « techos ». Il y a une profondeur de champ et un croisement de points de vue (avec l’art notamment) qui nous intéresse énormément et qui est très rare dans ce secteur. »

Lucas rencontre tous types d’acteurs de la mode : startups vs grande entreprises, petits créateurs vs designers, petites marques vs acteurs du mass market : il entend beaucoup de choses qu’il partage notamment sur le compte twitter de l’IFM. Curieux, nous lui avons demandé d’où lui vient cette extraordinaire soif de connaissance.

« Je suis journaliste. La définition du métier c’est de savoir ce qui se passe. Mais plus que « savoir » c’est « comprendre » ce qui se passe. Parce qu’on peut savoir beaucoup de choses sans rien comprendre. Il faut donc filtrer le savoir qui est disponible et aujourd’hui le savoir est plus que disponible (sauf certains pans du savoir, les secrets d’entreprises notamment…). »

Pour Lucas, cela ne sert à rien si on ne met pas cette connaissance au service de la compréhension des phénomènes et des évolutions en cours et c’est ce qui compte pour lui, beaucoup plus que la mode et le luxe en tant que tels.

« C’est un peu par hasard que je suis arrivé ici. La mode est un sujet passionnant parce qu’on est à la croisée de beaucoup de choses. Elle emprunte à beaucoup d’univers différents, c’est très foisonnant et important économiquement sinon je ne serais pas là. »

« En fait, la mode « dévore tout ». Le fait qu’un type comme moi se retrouve à travailler dans la mode prouve que c’est un secteur très puissant. Rien ne me prédestinait à ça et je dois dire que la mode n’est pas la première de mes préoccupations, mais plutôt la seconde. Ce paradoxe nourrit ma façon de travailler parce que je suis là pour faire des connexions avec d’autres univers. »

« Maintenant ça fait 12 ans que je suis ici, j’entends beaucoup de choses, je vois beaucoup de gens. Ce qui m’intéresse c’est de créer des connexions, donc d’amener les étudiants qui sont à fond dans le sujet et qui vont travailler au cœur de la mode à réfléchir à ce qui se passe dans d’autres univers mentaux (ou autres univers de création) et dans d’autres univers économiques, par exemple le numérique. »

« L’autre jour avec Paul nous parlions de transports. Je me souviens qu’on a parlé d’une entreprise de tracteurs (John Deere) pour expliquer ce que c’était une « entreprise numérique », dont le cœur est devenu le logiciel (software company, pour reprendre une expression de Jeffrey Immelt, ancien patron de General Electric). On doit aider les étudiants en management de la mode à réfléchir à beaucoup de choses : économie, culture, environnement… et les aider à comprendre ce qui se passe. Ça serait pareil si j’enseignais dans une école d’architecture ou toute autre école professionnelle. L’avantage de la mode c’est qu’elle emprunte à beaucoup de choses, beaucoup de secteurs, qu’elle a des horizons d’intérêts très large et c’est pour ça que des gens comme moi peuvent y trouver leur place. C’est assez paradoxal, à vrai dire. Si on m’avait dit il y a vingt ans que je bosserais dans la mode pendant plus de 10 ans de ma vie, je ne l’aurais pas cru. »

Quand on évoque les grands enjeux à venir dans la mode, si Lucas devait retenir les quelques grandes transformations (création, design, tech, relation client, logistique, matières premières) ils se cristalliseraient autour dedeux enjeux « énormes » : l’environnement et les technologies. « Ce sont des bouleversements à grande échelle » nous dit-il.

« Tout le monde doit comprendre ce qui se passe, s’adapter, non pas seulement éviter de faire des conneries (sic) – et il y en a beaucoup à faire – mais aussi prendre ces sujets en main et trouver sa place dans un monde qui bouge. »

« Sur l’environnement c’est sans fin, d’autant plus que la mode est par essence un secteur qui se renouvelle tout le temps et donc qui provoque des déchets mais aussi des dégâts sur l’environnement – ne serait-ce qu’avec le coton. Il faut éviter le « bla-bla » encore une fois, et dans ce domaine il y en a beaucoup. Notre job, c’est de bien comprendre ce qui se fait, ce qui doit se faire, ce qui peut se faire – sans juger d’ailleurs – mais simplement comprendre les enjeux. »

Pour Lucas, le premier enjeu c’est donc « l’environnement et la limitation de sa dégradation à travers notre industrie ». Le deuxième sujet, c’est la technologie dans laquelle on retrouve l’intelligence artificielle et toutes les évolutions très rapides, passionnantes et qui bouleversent tous les niveaux de la chaîne de valeur et c’est ce que Lucas et ses collaborateurs essaient de faire à l’IFM avec leurs moyens, qui précise-t-il, « sont d’abord des moyens intellectuels car on n’est pas très nombreux, on est une association de 50 personnes, donc ça rend d’autant plus important notre réseau d’experts, réseau dans lequel daco a une place importante qui nous aide à comprendre et à être en pointe sur la compréhension des phénomènes. »

The FASHION REVOLUTION movement seeks to raise awareness on these topics.

Donc s’il y a deux enjeux à retenir, c’est ceux-là. Et à travers ces deux enjeux-là, « tout change » poursuit-il. « Tu parlais de relation client… partons de la création, remontons à la logistique, allons voir le « retail » et la communication… tout change ! Dans un univers qui est devenu très mathématique, tout se calcule, tout s’anticipe, tout se simule de manière beaucoup plus fine qu’auparavant avec des données, avec du calcul, avec du réseau… On réfléchit à tout ce que ça signifie au sens large et on se doit de comprendre ce qui se passe non seulement au sens « macro » mais aussi au sens « micro » -économique. Quels sont les outils à utiliser, quels sont les outils dont on estime que nos étudiants doivent les maîtriser en priorité… c’est un champ infini. C’est même assez angoissant par moment de se dire « mais est-ce que j’ai bien compris ? ». Donc deux enjeux et une infinité de conséquences. »

Quant à sa vision du futur de la mode, ni tout à fait optimiste ni pessimiste, Lucas en célèbre plutôt les aspects positifs tout en demeurant lucide sur les problématiques dont l’industrie doit et devra tenir compte dans les années à venir.

« La mode par définition est optimiste ! C’est un des bonheurs de travailler pour ce secteur. On est dans un univers esthétique : dans la beauté des formes, dans la réinvention permanente, dans un univers de création et ça ne peut qu’être joyeux. »

« Sur la dimension pessimiste des choses, c’est une question qui est justement liée à l’environnement. A la façon dont on va savoir ou non adapter cette industrie à des exigences nouvelles qui sont le respect de la nature. Et ça, c’est un chantier énorme. Donc optimisme, pessimisme… la mode est un champ d’expression de tous les optimismes mais elle a des responsabilités et on est obligés de penser aux deux. Pour ma part je ne suis ni optimiste ni pessimiste, j’essaye de comprendre ce qui se passe. Il y a des raisons d’être pessimiste mais le fin mot de l’histoire c’est surtout que beaucoup de choses changent et au fond ça change toujours pour le meilleur même si on a conscience de certains aspects désastreux du sujet. La fast fashion, c’est désastreux à certains égards. Mais dans le réel, c’est toujours l’intelligence qui l’emporte. Le réel se venge toujours. Il faut trouver des solutions plus intelligentes et tout le monde est obligé d’y réfléchir. Pour conclure, je suis optimiste parce que je crois que l’intelligence l’emporte à chaque fois, qu’elle soit artificielle ou non d’ailleurs ! »

Au fur-et-à-mesure de la conversation, nous en venons à parler du métier de professeur. Avec le journalisme et la mode, l’enseignement fait partie de ses vocations. On a donc voulu en savoir plus sur  l’origine de cette vocation d’enseigner.

« J’ai été formé pour devenir enseignant, mais quand j’avais 25 ans, je n’avais pas du tout envie de faire ce métier et donc j’ai été journaliste pendant dix ans puis, après quelques détours, responsable de la communication à l’IFM. Puis au fur et à mesure que l’on vieillit on se rend compte que la transmission c’est super bien et ce sont les jeunes qui t’aident à avancer, à réfléchir, et à trouver un sens aux années qui passent et qui te séparent d’eux. » 

« Bosser avec des gens de 25 ans, il n’y a rien de mieux en fait pour garder l’espoir, le nourrir et prendre conscience qu’en amont de toutes les structures qui peuvent nous étouffer parfois, que ce soit les grosses boîtes ou les grosses structures où se cristallisent les mauvaises habitudes, il y a de l’humain et de la jeunesse. La jeunesse est un réservoir d’intelligence telle qu’être prof c’est un bonheur. Avoir un quart de siècle en plus, cela déclenche naturellement une transmission. Et je me nourris de ça, ils m’apportent au moins autant que ce que je leur apporte. Il y a de l’inspiration mutuelle. »

Lorsque l’on évoque ses élèves, c’est avec humilité mais surtout beaucoup de bienveillance que Lucas nous parle d’eux.

Lucas connaît bien les élèves, mais pas tous nous précise-t-il. « Disons que chaque année sur une promo de Management francophone de 90 étudiants j’en connais bien une vingtaine et je les vois évoluer (idem pour les étudiants anglophones). Parmi ces vingt-là il y en a avec qui je garde des relations, il y a des parcours que j’arrive à suivre. Je connais assez bien 200 anciens étudiants de l’école. En outre, il y a chaque année une « identité de promo » qui se fait de manière spontanée, imprévisible, incompréhensible. Il y a des promos « sages », des promo « bienveillantes », des promo « rebelles » … ça se sent tout de suite et tu ne sais pas d’où ça vient, tu n’arrives pas à comprendre. C’est fascinant d’ailleurs. »

« Et puis il y a une évolution des générations. D’année en année on les sent plus attentifs, moins rebelles, parfois plus sages mais plus angoissés par leur avenir professionnel. Ils sont aussi plus sensibles à la question de l’environnement. Sans faire de généralité sur les « millenials », on voit quand même des phénomènes générationnels très importants qui nous aident à percevoir ce que sera l’avenir. L’exigence d’authenticité, de cohérence entre ce qu’on dit et ce qu’on fait ne cesse de s’accroître d’année en année chez les étudiants. »

La semaine dernière à l’IFM était organisée la semaine du digital où la question des technologies et de l’IA au service des clients était un des thèmes principaux. Les co-fondateurs de daco et Futur404 sont d’ailleurs notamment intervenus (en plus d’avoir été invités en tant que membres du jury au cours d’un workshop avec l’école 42). Nous avons voulu savoir si Lucas sentait les élèves réceptifs et enthousiastes à l’idée de travailler sur ces sujets dans le futur.

Une photo du jury du Hackathon IFM x 42, durant sa première édition en 2016.

« Oui à des degrés divers. Il y a des profils d’étudiants qui sont passionnés par ces sujets et ça on le sait assez vite dans l’année. Ils choisissent un sujet de mémoire qui est lié à ça ensuite y a une grande masse d’étudiants qui sait que c’est important et qui écoute avec beaucoup d’attention ce qui peut leur être dit sur une semaine comme ça. Donc en s’appuyant sur ces deux éléments moteurs, on entraîne les gens très loin. On peut leur parler de ce qu’on veut, pourvu qu’on leur prouve assez vite que c’est important. Maîtriser l’attention des étudiants, c’est un sujet à part entière. On peut parler de tout, de n’importe quel sujet technique à condition qu’on démontre rapidement que c’est un sujet important. Comment garder un public attentif quand on sait qu’aujourd’hui tout le monde t’écoute avec un œil sur Facebook et un œil sur sa messagerie ? Moi je ne suis pas partisan du « on ferme les ordis et on écoute », même si on débat entre nous de ce genre de choses, avec les autres professeurs. Je pense qu’il faut être suffisamment bon, pour que les étudiants mettent trois quarts de leur attention sur ce que tu leur dis, et un quart seulement sur Facebook et leurs messages. Mais cela reste compliqué ! »

Interview réalisée par Maxence Bouton,
Responsable Communication chez 
daco.io,
Etudiant en 3ème année de Bachelor à Toulouse Business School.

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