« Le vêtement comme foyer » : Rencontre avec Katarzyna Cichy

La finaliste du prochain Festival de Mode à Hyères revient sur son parcours et évoque avec nous son rapport au vêtement

temps de lecture: 14 mn
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A l’occasion de sa sélection pour le 35e Festival International de Mode à Hyères, nous avons rencontré Katarzyna Cichy, jeune diplômée de l’ENSAD. Elle revient avec nous sur ses inspirations, son rapport au déplacement et au foyer.

Volumes et épaules larges, petites poches cachées et poches profondes ; pour sa collection de fin d’études, la jeune créatrice Katarzyna Cichy a été inspirée par la première femme exploratrice, la botaniste Jeanne Barret. A l’époque, comme nous le rappelle Katarzyna, la navigation était interdite aux femmes. L’exploratrice s’est ainsi travestie pour réussir à monter à bord des navires La Boudeuse et Étoile de 1766 à 1769. Inspirée par son histoire, la créatrice d’origine polonaise imagine des vêtements-outils pour se parer à un environnement en évolution constante. Sortes d’artefacts matériels, pour Katarzyna ce sont des « capsules pour les pensées et les émotions impalpables » , transcendant leurs simples propriétés matérielles pour devenir des refuges, sortes de foyers transformatifs, capables de protéger leurs porteurs dans leurs multiples vies.

Sa collection « In Between Here and Elsewhere » prend sa source dans son travail de fin d’études de l’ENSAD « Forever Changing Odyssey » présenté en  juillet 2019, et est enrichie de nouvelles formes, silhouettes et matériaux à l’occasion de sa sélection pour le 35e Festival International de Mode, de Photographie et d’Accessoires de Mode à Hyères (décalé au mois d’octobre prochain). Rencontre.

Katarzyna Cichy, photographiée par Paul Mouginot.

Paul Mouginot : Katarzyna, à 27 ans seulement, tu as déjà vécu mille vies et exploré de nombreux territoires : quel parcours t’a amenée à devenir designer ?

« Le vêtement a toujours été quelque chose d’essentiel dans ma vie. A de nombreuses reprises, étant jeune, j’ai dû émigrer dans de nouveaux pays, redémarrer ma vie, trouver de nouveaux repères. Cela m’a certes permis de développer un fort esprit d’adaptation et d’apprendre à m’entourer de bons amis, mais seuls les vêtements étaient véritablement des points fixes. »

« En ce sens, je les vois à présent comme des capsules, des réceptacles de notre personnalité qui évoluent à travers le temps et l’espace. Ma maman polonaise m’a toujours raconté de nombreuses histoires de ma famille – avec laquelle je n’avais malheureusement que peu de contact – et elle me montrait en même temps certains de leurs accessoires : cela me transportait et m’émerveillait perpétuellement. »

Photo : Léa Guintrand.

« Après le lycée, j’ai voyagé pendant deux ans, notamment en Inde, pour explorer en détail les possibilités offertes par les textiles et les broderies. Par ce biais, j’ai pu avoir un rapide aperçu de la puissance des mythes et des symboles. A mon retour au Canada (où j’ai vécu une grande partie de ma jeunesse), j’ai poursuivi cette passion en suivant des cours de philosophie et d’anthropologie, avant de me lancer dans des études en design textile à l’université Concordia à Montréal. Là-bas, les études en textile sont non seulement techniques, mais couvrent également tous les champs d’expérimentation artistiques : performance, installations, sculptures

Après cette étape cruciale, j’ai voulu aller encore plus loin dans ma compréhension de la forme et j’ai pu intégrer l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) à Paris en 2015. J’en suis ressortie diplômée en 2019 : ces études n’ont fait que renforcer ma passion et ma détermination à m’investir dans la création vestimentaire. »

PM : Comment décrirais-tu ton processus créatif, ton approche pour imaginer et construire une pièce ?

« Je suis très curieuse et je passe mon temps à explorer beaucoup de nouveaux environnements pour collectionner des fragments de la nature, des sentiments, des souvenirs… Tout se passe comme si je construisais en permanence une « matériauthèque » dans mon esprit, un ensemble d’inspirations que j’utilise par la suite. »

Photo : Paul Mouginot.

« La photographie argentique est également un médium très important pour moi : je photographie et développe depuis mon plus jeune âge, au gré de mes voyages, du temps passé avec mes amis, et cela alimente aussi beaucoup mon travail. Mon premier réflexe est souvent de passer directement dans le réel, dans le palpable. Ainsi, je ressens le besoin très personnel d’un geste, un travail sur le textile, d’une sculpture en trois dimensions de mes envies, d’une synthèse des inspirations accumulées. »

PM : Tu fais partie des 10 finalistes de la 35e édition du festival de Hyères. Ta collection de fin d’études à l’ENSAD « Forever Changing Odyssey« , aux inspirations profondes et riches, avait déjà suscité un fort intérêt lors de sa présentation en juillet 2019. Que représente ce festival pour toi et comment l’abordes-tu ?

« La collection de mon diplôme était un départ sur une thématique qui me passionne depuis longtemps : la notion de foyer et le rapport complexe au déplacement. »

Photo : Paul Mouginot.

« La sélection par le festival de Hyères me permet d’approfondir cette réflexion. C’est le cadre idéal, car durant la semaine du festival, nous sommes un peu hors du temps : les esprits sont ouverts, les échanges sont riches, le regard est apaisé. En outre, j’aspire vraiment à rencontrer le plus de participants à ce festival – que ce soit les sélectionnés, le jury ou le public – pour enrichir ma vision et pourquoi pas, lancer de nouvelles aventures. »

PM : Quelle est l’histoire de cette collection et, si je puis dire, ses fondements intellectuels ?

« Lorsque je réfléchis au vêtement, je me sens ramenée systématiquement à la notion de maison. »

« En effet, j’ai la volonté forte et constante de fabriquer des vêtements qui servent véritablement d’outils pour le corps, dans un environnement en constante évolution. Ces vêtements doivent nous accompagner tout au long de nos aventures et excursions et nous fournir exactement ce dont nous avons besoin, au moment que nous choisissons. Ils doivent être des artefacts matériels, des capsules pour les pensées et les émotions impalpables qui nous sont chères. Ces pièces transcendent ainsi leurs simples propriétés matérielles : qu’il s’agisse d’un vêtement, d’un accessoire de bijouterie, d’une écharpe serrée autour du cou, d’une veste surdimensionnée – qui nous protège de la violence du monde extérieur – ou d’un sac à dos fidèle au cours d’un long voyage. »

Photo : Paul Mouginot.

« Ces vêtements ne sont plus seulement d’éphémères articles à consommer, ce sont des objets qui ont un fondement, des souvenirs, un futur, même dans l’usure, car ils conservent les traces de nos mouvements et de nos expériences de vie, de notre histoire. Ils évoluent avec le corps et servent de vaisseaux pour aider à la construction de notre identité. »

« D’une certaine manière, les vêtements deviennent des compagnons fidèles, incarnent en quelque sorte leur porteur, et deviennent son foyer. »

« Pour cette collection, j’ai été très inspirée par les aventures et la vie de Jeanne Baret, la première femme à avoir navigué autour du monde avec Bougainville sur les navires La Boudeuse et Étoile de 1766 à 1769. Elle était botaniste, et afin de participer à cette expédition, pouvoir garder sa liberté et poursuivre son travail, elle se vêtit en homme pour ce voyage de trois ans. En effet à cette époque, l’accès aux navires de la marine française était interdit aux femmes. Ainsi, dans de grandes vestes surdimensionnées et un pantalon pour homme noué autour de sa taille, elle a navigué sur les mers du globe et a exploré de multiples territoires, récoltant des milliers de spécimens botaniques sur son parcours. Son histoire m’a fascinée pour sa relation au masculin et au féminin, pour les phénomènes qu’elle a pu voir en mer et les formes organiques qu’elle a pu rencontrer à terre, ainsi que pour les vêtements et les outils dont elle aurait pu avoir besoin tout au long du voyage. »

Photo : Léa Guintrand.

« Ses vêtements lui ont permis d’être libre et puissante, de prendre en main son destin. Ils ont été un outil essentiel tout au long de son parcours. »

« J’ai imaginé des vêtements qu’elle aurait pu porter aujourd’hui, une veste à larges épaules et à poches profondes pour ranger ses spécimens, de petites poches pour cacher ses objets les plus intimes. Des gants hauts pour protéger ses mains et un grand chapeau pour la tenir à l’écart des rayons du soleil. Des bottes pour la protéger des grandes marées.

Cette collection est un point de rencontre des nombreux aspects contradictoires de l’histoire de Jeanne, et peut-être aussi de la mienne, de celle de la femme en général. »

PM : La collection que tu présentes au festival fait appel à de nombreux savoir-faire, quels sont-ils et comment sont-ils intégrés à ta pratique ?

« C’est vrai que l’artisanat et le geste occupent une place prépondérante dans mes travaux, depuis le début de mes études en textile. On retrouve donc dans ma collection des textiles, des bijoux et des accessoires en céramique, des chapeaux, des gants, de nouvelles propositions de chaussures qu’à chaque fois, j’ai pris soin de fabriquer à la main, en totalité.

J’avoue être un peu obsédée par les détails, j’ai du mal à me satisfaire des objets « préfabriqués » et je me retrouve donc à fabriquer mes boucles de ceintures, mes systèmes de fermeture… »

PM : A quelle femme penses-tu lorsque tu construis cette collection ? Quelle est sa vie, son attitude, quels sont ses rêves ?

« Ma collection s’adresse, je crois, à une femme libre, à une exploratrice contemporaine qui est intéressée par le monde qui l’entoure, qui s’assume, et qui prend le pouvoir de facto. »

Photo : Paul Mouginot.

« Pour elle, j’aimerais faire en sorte que mes vêtements dépassent l’utilité de l’objet de mode et deviennent des outils, qui lui donnent de la force, une présence supplémentaire bienvenue – un peu comme un petit talisman que nous portons parfois dans la poche, et que nous palpons pour nous donner du courage. »

PM : Quel est ton rapport aux nouvelles technologies, ont-elle une place dans ta pratique ? Comment envisages-tu, d’un point de vue plus général, leur usage dans la création de mode ?

« La technologie est une autre manière de faire. C’est un outil, comme un pinceau ou un métier à tisser. Il ne faut pas s’y fermer, surtout lorsque la technologie agit en tandem d’un artisan, amplifie son geste ou à l’inverse l’aide à être plus précis. A plusieurs reprises, j’ai été émerveillée des nouvelles voies offertes par la possibilité d’une harmonie entre l’homme et la machine. »

PM : Actuellement, quels sont les changements majeurs à l’œuvre dans la mode selon toi ? Plus généralement, comment anticipes-tu le futur de l’industrie du luxe ?

« Même si nous vivons de nombreuses transformations actuellement, je demeure optimiste car je ressens chez mes amis une envie forte de revenir au geste de la main, aux matières soignées, au respect, au sur-mesure, à la lenteur. C’est cela le vrai luxe, et je crois que nous sommes toutes et tous prêts pour cette bascule. Nous voulons mieux être informés et acteurs – notamment de notre impact sur la nature, les hommes et les animaux – et cela est désormais un fondement de notre activité. »

Photo : Paul Mouginot.

« Tout est à faire et cela m’évoque ces mots de 1927 d’Henry de Montherlant : « Un jour viendra où, par la banalité de la vitesse, et la facilité de la surenchère en ce qui la concerne, la lenteur apparaîtra comme le mode le plus naturel pour exprimer une certaine délicatesse ». »

PM : Comment envisages-tu ton avenir ?

« Je compte rester curieuse, c’est essentiel et cela relève presque de l’instinct de survie. »

Photo : Léa Guintrand.

« J’essaie de m’entourer de personnes qui sont aussi dans l’exploration, avec lesquelles je pourrais collaborer. Enfin, j’espère pourvoir trouver ma place dans l’industrie de la mode, formidable et contradictoire, sans trahir mes convictions profondes. »

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