ITW | Guo Pei : ses inspirations & la place de la technologie dans la couture

Nous avons rencontré la créatrice sur son dernier défilé couture

temps de lecture: 13 mn

Mercredi dernier, à la Conciergerie de Paris (qui fut tour à tour un palais, un tribunal révolutionnaire puis la prison de Marie-Antoinette), j’ai eu la chance d’assister à l’époustouflant défilé couture de la créatrice chinoise Guo Pei. Un spectacle de 30 minutes, pendant lequel j’ai pu découvrir deux robes infusées de technologie, utilisant un matériau fluorescent et des LEDs. La créatrice ; découverte par beaucoup en 2015, après le buzz provoqué par Rihanna en portant son iconique robe à traine de fourrure parée de broderies élaborées, durant le MET Gala ; est par la suite (en janvier 2016) devenue membre invitée de la Chambre Syndicale de la Haute Couture.

Getty Images.

Rihanna au MET Gala 2015, célébrant l’exposition dédiée à la mode chinoise. Crédit : Getty Images.

Guo Pei est née et a grandit en Chine, où sa passion pour la couture s’est développée très tôt. Dans le contexte de la Révolution Culturelle chinoise, les vêtements fait maison étaient coutume. Les femmes avaient pour habitude de coudre pour leur famille, et Guo Pei, qui savait enfiler une aiguille avant l’âge de deux ans, était fière de pouvoir aider sa mère qui ne voyait pas très bien. A l’époque, la mode telle qu’on la connait aujourd’hui n’existait pas, le régime encourageant une standardisation des uniformes. Les gens avaient tendance à être paranoïaques, et étaient encouragés à surveiller leur entourage, parfois même leurs parents, pour dénoncer des comportements rebelles aux autorités.

Dans ce contexte, la jeune Guo Pei a eu de la chance que personne n’entende les histoires que lui racontait la mère de sa mère avant de se coucher. Sa grand-mère, qui habitait avec sa famille (une pratique courante en Asie), est née au crépuscule de la dynastie Qing, au sein d’une famille prospère. Avant que les Communistes ne viennent au pouvoir, elle avait perdu ses biens, mais partageait volontiers ses souvenirs avec sa petite fille, qui la considère comme son premier professeur. Chaque soir, sa grand-mère lui parlait d’élégance, en décrivant les robes portées par les femmes d’antan. C’est ainsi que s’endormait la jeune fille, en imaginant ces habits délicats avant de s’endormir.

À l’âge de 20 ans, elle obtient la première place du classement lors de son diplôme à la Beijing School of Industrial Design, l’unique école de mode à l’époque. Elle a ensuite passé dix années à créer pour des gros fabricants locaux. En 1997, elle quitte le confort et la sécurité du salariat pour créer le Rose Studio, qu’elle dirige aujourd’hui. Comme elle l’explique dans une interview pour le New Yorker, « Il y a un diction chinois qui dit : le timing fait le héros. Chanel est arrivée au bon moment, et moi aussi – au moment de l’ascendance de la Chine. » Après deux décennies d’ouverture progressive au capitalisme, 1997 a été l’année où la Chine a fait un grand bond vers l’économie globale.

Credit: Zacharie Scheurer/AP/SIPA.

Détails. Crédit : Zacharie Scheurer/AP/SIPA.

À la frontière entre son héritage Chinois et des influences occidentales, la créatrice « sample » des images anciennes, de l’art de la Renaissance, d’opéras ou de contes de fées, et les mélange à des décorations orientales de son héritage.

Elle a une idée très précise de ce vers quoi ses créations doivent tendre : sa couture est faite à la main, et sa ligne de « demi-couture » (elle ne fait pas de prêt-à-porter) est finie à la main,

« Changer de look à chaque saison pour plaire à un client changeant, ce n’est pas ma façon de travailler, » raconte-t-elle au Newyorker. “Je vise à créer des héritages, qu’une femme peut léguer à ses filles. »

Pour pouvoir poursuivre son ambition, celle de « faire des vêtements qui se vendent, pour financer ceux qui ne se vendent pas, mais qui parlent à [son] âme« , son studio de création adopte un fonctionnement particulier, basé sur un business modèle astucieux : à travers la création d’un « club » d’environ 4000 clients, qui paient un fee annuel, duquel leurs commandes sont déduites. Un système qui permet à Guo Pei de passer le temps nécessaire sur chacune de ses créations, sans se soucier du manque à gagner.

Alors que la créatrice reçoit de plus en plus de reconnaissance, sa clientèle chinoise grandit et évolue. Après avoir été les clients couture de grandes marques occidentales, elles se sentent tendre vers un âge où les traditions deviennent plus importantes, et elles se sentent prêtes à adopter un style plus traditionnel, ancré dans leur culture natale. Une tendance qui coïncide avec les résultats de la très large campagne anti-corruption lancée par le gouvernement en 2012, qui a forcé les élites du régime à réduire leurs achats de luxe clinquant. Des achats qui peu à peu se sont dirigés vers des créateurs chinois, qu’ils ont commencé à les accompagner financièrement. Enfin, la tendance est appuyée par le gouvernement, qui avec son plan Made in China 2025 cherche à redorer le blason du « Made in China » en le faisant tendre vers la notion de qualité, plutôt que l’inverse.

The fluorescent dress, opening the show. Credit: Alain JOCARD / AFP.

La robe fluorescente, en ouverture du défilé.
Crédit: Alain JOCARD / AFP.

Aujourd’hui, Guo Pei emploie environ 500 artisans, dédiées à la production de créations qui nécessitent souvent des milliers d’heures et parfois même jusqu’à deux ans de travail. Après la résonance internationale que Rihanna a donné à sa marque, et en partie en raison de cette exposition, la Chambre Syndicale de la Haute Couture a invité la créatrice à rejoindre la très select liste de membres invités. Le label « Haute Couture », comme le « Champagne », faisant l’objet d’une appellation contrôlée en France, protégée par la Chambre – qui n’invite que très peu de créateurs. Après avoir reçu cette invitation, la créatrice a rapidement ouvert un atelier à Paris avec un certain nombre de petites mains, condition sine qua non pour bénéficier du titre de membre invité de la Haute Couture.

Sa dernière collection, mettant en lumière la notion de dévotion, Legend, a été inspirée par les esprits d’anciennes reines, et célèbre le mannequin Carmen Dell’Orefice, 87 ans, qui a fermé le défilé.

« La dévotion, je pense, est un mérite éternel de l’humain. Ce sens de l’engagement désintéressé a toujours été la force derrière l’exploration et la création humaines. Tels les rayons du soleil, qui donnent leur vitalité à toutes les créatures, et amène la prospérité à la vie sur Terre, le don est simple et complet, sans aucune réserve. Ma passion pour la couture est ancrée dans cette croyance. C’est cette dévotion qui permet à une création de passer le test du temps, avant qu’enfin, elle ne devienne une légende. » peut-on lire sur les notes du show,

L’inspiration lui est venue d’une visite à la fabrique de textiles Jakob  Schlaepfer, près du Lac Constance, en Suisse. A la fin de sa visite, elle a eu l’occasion de passer quelques minutes dans la Cathédrale St. Gallen. Des minutes qui se sont transformées en heures, lui faisant d’ailleurs manquer son avion, mais gagner une inestimable inspiration. Des motifs basés sur les fresques de la Cathédrale, aux broderies sophistiquées, la collection est une ôde à l’héritage, ponctuée d’apparitions technologiques remarquées.

À la fin du show, j’ai eu l’occasion de discuter avec la créatrice et sa traductrice (Guo Pei ne parle que le Mandarin).

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Guo Pei, sa traductrice et moi, dans les backstages du défilé. Crédit : Clara Leibenguth.

Clausette.cc: Pourriez-vous nous en dire plus sur les impressionnantes robes ouvrant et fermant le défilé ?

Guo Pei: la création qui ouvre ce défilé est un hommage à Marie-Antoinette, qui a vécu dans ces lieux, son ombre a parcouru ces lieux. Même si elle a eu un triste sort, c’est une forme d’hommage que je lui rends à travers cette création. C’est une création fluorescente, comme vous avez pu le voir, cette robe exposée à la lumière emmagasine la lumière et la restitue dans le noir. Cela fait écho à un souvenir d’enfance, lorsque j’étais petite on avait une statuette de Mao Zedong, qui était fluorescente. Le soir, on dormait relativement tôt, quand on éteignait la lumière, je la regardais et la voyais petit à petit s’éteindre. C’est un souvenir d’enfance, un beau souvenir d’enfance et je voulais absolument trouver un matériau capable d’absorber et de restituer la lumière. Je trouve aussi que c’est quelque part l’incarnation de l’esprit de Marie-Antoinette, qui est toujours là et qui a d’ailleurs a beaucoup contribué notamment à la mode française.

The fluorescent dress, backstages. Credit: Clara Leibenguth.

La robe fluorescente, backstages.
Crédit: Clara Leibenguth.

Guo Pei: la dernière création, fait hommage aux reines, je l’ai d’ailleurs appelée l’Esprit Royal. Un esprit royal qui revient. Aujourd’hui, nous n’avons plus de reines, mais les reines restent toujours dans nos coeurs. C’est Carmen qui a porté cette robe, elle a aujourd’hui 87 ans, et c’est la reine de mon coeur. Je crois que toute femme souhaiterait un jour lui ressembler. Et c’est vraiment la pièce la plus importante de ce défilé pour moi. C’est la seule pièce qui également est rouge, alors le rouge bien-sûr fait penser au sang, à la mort, mais pour moi ce rouge, il représente surtout la dévotion, la contribution, le don. Le don, cela peut être un don par croyance, mais ça peut aussi être un don de temps, d’amour. Les jeunes aujourd’hui ne comprennent plus du tout ce concept. Aujourd’hui la Couture, je crois que s’il n’y avait pas ce don, cette contribution désintéressée, elle n’existerait plus aujourd’hui. Si la Haute Couture aujourd’hui ça n’était que de l’argent et à but lucratif, elle n’existerait pas. C’est surtout du don et de la dévotion. Et vous remarquerez aussi qu’il y a beaucoup de rouge dans la scénographie, ça commence en rouge, jusqu’à se terminer en or. L’âge d’or, tout ce qu’on a pu produire de plus beau, vient de cette dévotion.

Fascinating @guopeiofficial worn by Carmen, 87 yo #guopei #couture

Une vidéo publiée par 卓兒 NOEMIE (@no_clausette) le

Clausette.cc: Pourriez-vous nous en dire plus sur la robe ‘dôme’ (visible sur la photo de couverture de cet article),

Guo Pei: il y a des LEDs à l’intérieur, ce qui rend le visage très lumineux. Ca fait comme un esprit, et c’est aussi la forme d’une église.

Clausette.cc: Quelle place accordez-vous à la technologie dans votre travail ? Pensez-vous que la technologie puisse être mariée à la notion de tradition ?

Guo Pei: sans problème, vous savez il faut que la technologie s’allie aux méthodes traditionnelles, c’est une nécessite parce qu’on ne va pas aller en arrière. On continue, le progrès est inévitable et il faut l’accepter.

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