Remonter les aiguilles du temps, un classique de la mode ?

Mode Masculine : Le Récap de Manon | Jour 4

in brief

Si toutes les marques retournent à l’idée d’une garde robe composée de basiques, toutes ne le font pas avec la même mise en récit. Le temps passé et sa destruction sont des éléments pensés et mis en récit : ils permettent de se distinguer. Pour qui ? Et comment ?

Calme et volupté : dans cette semaine masculine tout est légèreté, excepté le concept de légèreté lui-même. Sous la forme d’un doux coton blanc, le remède est exploité de toute part. Si longtemps espéré, est-il devenu simple vernis de surface ? Le blanc est brillant, tout est propre : la couche d’acier de problèmes qui entoure l’industrie du luxe s’est-elle évaporée ?  Passage de la mode dystopique et d’une mode des basique. Entre coton blanc et noir, des percées bleu océan et des brises soufflent sur un rivage qui a été dévasté. De partout les tenues sont corsetées de cordon de serrages, et les pieds sont chaussés de rangers ou chaussures dédiées à la marche. L’orage a apprit à se protéger avec des capuches chez Yoshio Kubo ou Jil Sanders, ou avec des vestes de costume dotées de grandes poches chez Dior. 

Yoshio Kubo.

Yoshio Kubo.

 

Dans son étude avec Yvette Delsaut sur la Haute-Couture, Pierre Bourdieu représentait le champ composite de la mode à l’aide de différents cercles. Certains, plus importants que d’autres, désignent les grandes marques : celles en place depuis longtemps. Ce sont elles, selon les auteurs qui déterminent les valeurs, les règles qui font office de lois dans le champ de la mode. Face à elles, de petits cercles : les nouveaux entrants, portant de nouvelles valeurs, de nouveaux futurs. Aujourd’hui l’ancienneté est paradoxale pour les maisons de luxe : elle ne signifie pas que l’ordre et les acteurs intérieurs soient restés les mêmes. Ce qu’il reste d’ancien : ce sont souvent les noms et le souvenir romantisé d’une histoire. Chez Berluti, ancienne maison Italienne connue pour son savoir-faire artisanal, c’est à Kris Van Ashe qu’il incombe de faire revivre la silhouette masculine de la maison. Pour Berluti, l’ancien DA de Dior ose les plumes et le superflu. Gigi Hadid, et son ancêtre Natasha Poly sont sur le podium : la femme serait le plus beau faire-valoir de l’homme… Un défilé qui ne se fait pas de coton blanc : au contraire l’opulence est là. Kris Van Ashe est nouveau chez Berluti mais déjà ancien dans l’industrie du luxe. 

Si dans l’étude de Bourdieu, la griffe du créateur est centrale pour comprendre l’ADN d’une marque, la configuration actuelle fait que peu de créateurs officient en leur nom.

Gigi Hadid lors du défilé Berluti par Kris van Ashe.

Gigi Hadid lors du défilé Berluti par Kris van Ashe.

Ainsi de quelle « Griffe » parle-t-on ? Celle de Van Ashe ? La même question se pose pour Lucie et Luke Meier qui reprennent cette saison la marque emblématique des années 1990 : Jil Sander. À l’annonce de cette reprise, Madame Figaro titrait « Un couple au chevet de Jil Sander » . Time is cruel?  Trench, coton japonais, tailoring volontairement trop large : pas de disruptions autour des codes Jil Sander, des pièces pour « durer ».

Des précisions sont également nécessaires lorsque la griffe Balmain est évoquée. Rousteing a su faire de Balmain son avatar. Il a dépossédé Pierre Balmain, tout en le citant comme inspiration. Un retournement des plus malin. Alors le défilé organisé dans le cadre de la fête de la musique présentait des smockings queues de pie, des blousons de motards multicolores, des pantalons de pyjama métalliques. Une armée griffée Rousteing.

Tous les DA des grandes maisons n’ont pas ce pouvoir. Face à ce méli-mélo qui pousse plus d’un à la confusion, il aura fallu développer des tactiques de distinction.

La Balmain / Rousteing Army. Photo : Reiko Wakai.

La Balmain / Rousteing Army. Photo : Reiko Wakai.

Introduire une linéarité, factice ou réelle à l’aide de mythes et d’histoire : une tactique signée Dior. Pour penser le futur il faut penser le passé. Kim Jones le dit avec précision : ses collections sont imaginées pour devenir les « Reliques du passé (…) Quand je fais ces collections, je pense toujours à ce qui pourra faire l’objet d’une exposition pour Dior… dans 50 ans. C’est important de disposer d’éléments créatifs qui serviront de  patrimoine à la marque au fil du temps ». À la vue des nombreuses rétrospectives autour des grandes maisons de mode, les dominants du champ sont bel est bien entrain de construire une patrimonisation en termes de valeur configurante du champ, ce qui peut être une barrière.

L’horloge tourne, mais personne n’est égal face à cette vitesse. « L’un des avantages de LVMH, c’est qu’on peut travailler avec les meilleurs » remarquait Kim Jones.

Le défilé Dior, où la scénographie a été conçue en collaboration avec l'artiste Daniel Arsham. Photo : Brett Lloyd.

Le défilé Dior, où la scénographie a été conçue en collaboration avec l’artiste Daniel Arsham. Photo : Brett Lloyd.

Le passé devient une image qui peut faire objet d’instant à Instagramer pour le furtif présent. Pour entrer dans le défilé Dior, Daniel Arsham a imaginé une mise en scène d’éléments constitutifs du patrimoine Dior dans un chapiteau monté devant l’Institut du monde Arabe. 

Plus loin sur les bords de Seine, la marque Yoshio Kubo, nouvel entrant dans le champ de la mode, conserve le substrat « Bord de Seine » pour emmener sur d’autres rives. Pour voir les silhouettes du défilé, il fallait revêtir des casques à réalité virtuelle où des images filmées au préalable par le designer étaient projetées. Soie et coton au bord d’une plage. Une rupture avec le décor parisien tout en demeurant sur les bords de Seine. Une reconfiguration des espaces et des codes classiques des défilés des plus fine.

Le temps file. Les marques sortent et entrent. Des dominants dictent toujours les lois, et la réflexion sur le temps est bel et bien une part prenante pour définir les règles du jeu. Le passé : le capital distinctif du présent plus que du futur ? 

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