Le calvaire quotidien des ouvrières dans les usines de fast fashion en Asie

De nouveaux rapports mettent au jour la maltraitance quotidienne subie par les femmes dans les usines asiatiques des enseignes Gap et H&M

in brief

Selon deux rapports d’organisations internationales du travail, les ouvrières des usines fournisseurs de Gap et H&M souffrent quotidiennement d’abus liés à leur genre. 550 ouvrières de 53 usines du Cambodge, Bangladesh, Sri Lanka, d’Inde et d’Indonésie ont été interrogées depuis le début de l’année. Les enseignes ont publiquement promis d’agir face à ces allégations.

Alors que je m’apprêtais à rédiger un article sur la récente initiative de l‘enseigne Gap à préserver l’équivalent des besoins quotidiens en eau potable de 5 millions de personnes – soit 10 milliards de litres d’eau d’ici 2020 ; je suis tombée sur les rapports récemment publiés par Global Labor Justice, incriminant les usines asiatiques des enseignes Gap et H&M.

Basés sur des questionnaires menés entre janvier et mai 2018, dans 9 hubs de production de vêtements en Asie (Bangladesh, Cambodge, Indonésie, Inde et Sri Lanka), ces rapports mettent en lumière les témoignages de plus de 540 ouvrières de ces usines textiles, victimes d’abus quotidiens.

« Les superviseurs nous obligent à travailler la nuit, mais ne prennent pas en charge le transport pour rentrer chez nous. L’usine profite des femmes dans cette position. Nous sommes harcelées par des hommes qui attendent devant les portes de l’usine la nuit, surtout les jeunes femmes. » raconte l’ouvrière d’un fournisseur de Gap au Sri Lanka.

Quand la mode fait reculer les droits des femmes

La fast fashion, bien qu’indirectement, réduit bel et bien les droits des femmes. Quand on considère tout le chemin parcouru par nos aînées à travers le monde, pour le respect de nos droits, il est navrant de voir qu’à l’autre bout du monde, nos achats ont pour conséquence un retour en arrière pour nombre d’entre elles.

« Nous devons comprendre la violence sexiste comme un résultat de la structure globale de la supply chain. Le modèle de la chaîne d’approvisionnement rapide d’H&M et Gap crée des objectifs de production déraisonnables et des contrats inférieurs, ce qui explique que les femmes effectuent des heures supplémentaires non rémunérées et travaillent très vite sous une pression extrême. »précise Jennifer Rosenbaum, directrice américaine de Global Labour Justice.

En achetant ces vêtements, nous condamnons des générations de jeunes femmes au cercle vicieux de la pauvreté. Car si l’industrie est lourde d’abus relatifs aux droits de l’Homme, les femmes y paient le prix fort. Pourquoi ? Parce qu’elles y sont simplement plus représentées : 80% de la production textile en Asie est réalisée par des femmes âgées de 18 à 24 ans.

Si cela peut sembler lointain pour nous, c’est justement parce que nos aînées se sont battues depuis le milieu du 19e siècle pour que nous puissions jouir de droits « similaires » à ceux des hommes. Pour autant, il suffit de regarder en arrière pour voir qu’à l’époque chez nous aussi, on trouvait nombres d’histoires à base de superviseurs abusifs, voire mafieux, dans les usines de confections occidentales. Le problème aujourd’hui est de constater que les femmes de nombreux pays souffrent encore, quotidiennement, des mêmes problèmes.

Le(s) prix caché(s) de la mode jetable

Parce que la réalité, c’est que les vêtements que nous achetons à bas prix coûtent bien plus cher à celles qui les confectionnent. La plupart d’entre elles commencent à travailler autour de 14 ans, en moyenne 14 heures par jour, pour des salaires ridicules (quand elles sont payées), pendant qu’elles se font harceler sexuellement au quotidien.

Une réalité qui interpelle, d’autant que ces incidents ne sont pas isolés. Selon les rapports, ils reflètent une convergence de facteurs à risques pour la violence genrée dans les usines fournisseurs d’H&M et Gap.

Que faire ?

Les deux enseignes ont annoncé avoir lancé leurs propres investigations à la suite de la publication de ces rapports. Alors qu’elles disent soutenir toutes initiatives combattant ces violences, y compris la mise en place de régulation par l’Organisation Internationale du Travail, la complexité du problème en rend sa résolution d’autant plus difficile. Car on parle bien ici des usines travaillant pour les enseignes H&M et Gap, non pas d’usines en propre. L’influence des enseignes, bien qu’énorme par ses volumes, reste limitée face aux systèmes politiques corrompus, aux mafias et autres trafics en tous genre planant sur la confection de vêtements dans ces pays aujourd’hui.

Comment alors, peut-on répondre à ces injustices chaque jour plus choquantes ? Par le collectif. Les consommateurs d’une part, doivent prendre conscience de leur responsabilité, en tant que clients finaux de cette chaîne infernale, pour exercer leur pouvoir sur les marques. Les marques ensuite, poussées par leurs clients, devront s’associer (comme elles ont entreprit de le faire pour répondre aux enjeux environnementaux de la filière) pour asseoir leur influence sur leur chaîne d’approvisionnement. Un cheminement qui, bien qu’il puisse paraître long et complexe, n’en sera pas moins prometteur à termes : si la chaîne dans son ensemble devient saine, le business n’en s’en portera que mieux.


A l’occasion du Salon du Luxe Paris 2018, j’évoquerai le sujet pendant ma keynote Sustainable X Innovation = quel futur pour la Mode et le Luxe ?.

Détails & Inscriptions ici.

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