Cercles de la mode : L’infinité de la fin 

Mode Masculine : Le Récap de Manon | Jour 6

in brief

Dans la mode, la figure du cercle file de nombreuses métaphores. Elle file à toute allure : à tout vent. Pour ralentir, des créateurs comme Boris Bidjan Saberi sortent du cercle pour tenter d’impulser de nouvelles dynamiques où la complexité trouve un temps pour être explorée et appréciée. D’autres prennent la clé des champs, et se font roi dans le jeu des conventions « disruptives ». Pour fêter ses 10 ans ce n’est pas un cercle, mais une ligne sans fin de lavande, dans laquelle Simon Porte Jacquemus a plongé la clique mode, un jour après la fin officielle de la fashion week.

Rupture ou continuité ? Dans un cercle, il n’existe ni fin, ni début. Mais un centre : ce qui reste gravé après le passage du pique du compas. Les aiguilles des montres partent de ce centre, et parfois s’arrêtent.

« Le temps n’est plus le même, (…) les corps se synchronisent sur de nouvelles temporalité » selon Karen Barad, qui reprend les bases de la métaphysique pour comprendre diverses représentations culturelles et pratiques que nous incorporons et performons. De quel type de synchronisation cette fashion week est-elle l’illustration ?   

Lanvin présente sa collection à la piscine (Photo : FRANCOIS GUILLOT / AFP).

Les cliques, les temps médiatiques, les tendances, les inspirations, les rondes de créateurs : tout cela s’est matérialisé. Dans les horloges chez Dior, ou dans le vêtement savamment décomposé chez Loewe. Les scénographies ont pris l’air. Pris de la hauteur sur les toits de Pigalle pour Pigalle Paris, ceux de l’opéra Bastille pour Sies Marjan ou à Beaubourg pour Ludovic de Saint Sernin. Ainsi au milieu des cercles, des lignes verticales se tracent. Entre les roches volcaniques situées dans le sous-sol de la terre chez PHIPPS, aux piscines creusées chez Lanvin : les paysages visuels vacillent entre ciel et terre, ils se confondent dans le point d’azur où la mer mange le ciel. Ce bleu « infini » est décliné dans les tenues tout au long de la semaine. Le duo nature retrouvé /  respecté se traduit par le retour des basiques, les collections entre noir et blanc et la légèreté des textures. Paul Smith, Lanvin, ou Humberto Léon et Carol Lim pour leur dernier show chez Kenzo travaillent dans cette même lignée. Coup de soleil, plein soleil, chapeau de paille. Les ingrédients de la ronde médiatique à venir ?

Dans les rondes, certains veulent rester des carrés. Pas pour stopper le temps, mais dans une sorte de démonstration. Seul maître de son style, autonome face aux tendances, c’est une plongée dans la France des année 70 qui se fait rhabiller pour le youthquake des Britannique des sixties que propose le « carré » Slimane. Télescopage de rock stars en denim et rayures fines. Bottines et tennis blanches, smockings blanc ou noir… Le style plutôt que la mode. Slimane s’est hissé à la tête de la mode masculine en restant toujours dans sa propre ligne stylistique. Une audace qui rappelle que si les tendances changent, il est indispensable de créer un style. 

Le défilé le plus Instagrammable de la fashion week ? Jacquemus et ses champs de lavande.

Hors des cercles, les présentations sont de plus en plus nombreuses, remettant en cause un ordre qui conduit à des présentations hâtives, où le temps présent se vit dans la crainte du temps à venir : poster sur Instagram, se rendre au prochain défilé, trouver son seat AA1* ; le tout en décrochant deux trois « darling » au passage… En réalité dans la mode masculine, ces stéréotypes comportementaux ne sont pas entièrement vrais. La mode masculine se veut en soi, comme le cercle hors du champ. Le lieu disruptif. Alors rien d’étonnant à ce que ces valeurs soient ordonnées depuis des champs de lavande bien loin de Paris. Jacquemus invente l’équivalant masculin de la parisienne au milieu de la Provence. Un souvenir romantique à la Pagnol : un mythe façonné pour les fantasmes des étrangers. Le tout mis en scène par Alexandre de Betak – dit « le Felini de la mode ». Une proposition, ou plutôt la configuration, d’un sytème de la mode masculine qui se fait depuis Paris. 

Ici la mode s’invente. Paris se veut être ce laboratoire. 

Gigi Hadid lors du défilé Berluti par Kris van Ash.

Les grandes maisons comme les nouvelles se prennent au jeu de cette semaine. Le nombre de défilés augmente. Les modèles sont tout aussi masculins que féminins, les défiles sont tout autant des fêtes que des expériences et le temps se dilue de multiple manières. Ce sont des fils Instagram superposés, de stories où l’imaginaire de la jeunesse prend le contrôle. Le genre n’a plus d’importance : même Berluti met des femmes sur son catwalk pour mettre l’homme en avant. 

Si le modèle de la Fashion Week tel qu’il à été établit à la fin du XIXe pour la Haute-couture féminine, continue de s’incarner selon des temporalités différentes dans de nombreux pays, Paris pour garder son prestige, configure la mode masculine comme un laboratoire. 

Laboratoire de la muséographie : les grande marques de luxe de LOEWE à Dior en profitent pour capitaliser sur l’ADN de leur maison et construire les retrospectives à venir. 

Le laboratoire de la masculinité : les genres ne comptent plus vraiment. Ce qui compte semble être la jeunesse où différents membres s’uniformisent.

Le Laboratoire des mises en scène : les mannequins ne sont plus de simples portes-manteaux, mais des « gueules », des performers qui dansent, courent, vivent. 

De nombreux laboratoires se sont animés : tout une géopolitique de la mode en une petite semaine, dans le petit espace parisien. 

Et comme le rappelle Karen Barad « Les brins d’une histoire sont enchevêtrés. La terre et les cieux sont connectés, oh, de tant de manières ».

Cercles dans les scénographies, dans les imaginaires, dans la diffusion des images : une infinité… Fond et forme sont les rouages qu’il faut accorder pour renouveler le cercle.

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