Conversation avec la créatrice Anastasia Ruiz

Réflexions sur l’impression 3D et la Mode Contemporaine

C’est encore une jeune femme et elle ne se rend pas vraiment compte que sa démarche est novatrice. Peu dans la mode ont aujourd’hui relevé le défi des nouvelles possibilités créatives que la technologie nous offre : plastiques imprimés en 3D, textiles intelligents, micro-capteurs…  Anastasia Ruiz, étudiante en troisième année à ESMOD, l’a fait.

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Tout a débuté lors d’un concours proposé par son école, en collaboration avec l’entreprise d’impression 3D Sculpteo. La jeune fille propose son projet, qui est retenu, l’aventure commence alors. Son projet, qui mêle dessin et motifs sur Illustrator, montre qu’elle possède deux qualités essentielles à l’innovation : la curiosité et l’adaptabilité.

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Deux qualités que l’on retrouve dans son langage lorsqu’elle aborde la collaboration avec les ingénieurs

«Avec l’équipe de Sculpteo nous avons travaillé ensemble de la conception du projet à la réalisation finale. C’était très intéressant, parce que je viens d’un milieu très créatif qui utilise plus le dessin et là, j’ai dû m’adapter. D’abord, j’ai fait un croquis puis je l’ai reproduit sur Illustrator pour qu’il soit plus précis puis j’ai fait des maquettes pour faire une première visualisation et modélisation 3D de mes dessins.Travailler avec des ingénieurs ouverts d’esprit a été une véritable opportunité car ils m’ont très vite comprise et aidé à traduire mes idées créatives avec leurs connaissances scientifiques»

ou la motivation qui l’a poussée à faire ce projet « C’était un challenge, j’aime créer des choses uniques tester des matériaux nouveaux, je m’adapte à tous les projets, ce qui m’intéresse c’est l’exploration. »

La modestie laisse vite place à son expertise de designer et nous abordons rapidement les enjeux de l’impression 3D. Elle affirme avoir utilisé le matériau comme un ornement remplaçant « une broderie ou un imprimé très travaillé », permettant d’aller plus loin dans la création. Pourtant lorsqu’on lui demande où se trouve le bénéfice de l’impression 3D, elle évoque rapidement des sujets plus terre à terre comme la facilitation du prototypage.

« Si nous avions dû utiliser un processus d’usinage par moulage classique il aurait fallu créer un moule pour fabriquer les motifs, ce qui peut coûter en moyenne 10 000 euros. Si tu fais une erreur dans le design de ton moule, dans les mesures par exemple, alors il est inutilisable, tu dois tout recommencer. Mais surtout tu es limité dans la complexité des formes créées puisqu’il faut pouvoir sortir ton motif du moule sans le briser, ce qui exclut les angles aigus, les parties très fines et les formes avec de nombreuses parties vides. De même pour les techniques de broderie traditionnelle, il aurait aisément fallu des semaines de travail et une équipe pour réaliser une pièce équivalente à la jupe. [Avec l’impression 3D] tu n’as pas besoin de moule, ton motif est directement créé, couche après couche d’après le fichier 3D et imprimé avec, par exemple dans cette collection, la technologie de Frittage Sélectif par Laser (SLS). Bien entendu il y a des contraintes de design, par exemple tu dois respecter une certaine épaisseur (équivalente à 100 microns) mais tu peux matérialiser ce que tu veux beaucoup plus rapidement puisque tu n’as pas l’étape de la création de moule.»

Au vu de ces explications, on comprend rapidement comment l’impression 3D peut­ devenir pour les créateurs un gain de temps, d’argent et de précision dans le processus préindustriel de création.

«J’ai gagné du temps : en broderie, il m’aurait fallu un mois de travail. Au niveau de la précision, du relief et de la qualité du travail je n’aurais jamais pu aller aussi loin.»

Elle ajoute que le poids des impressions, pour le même résultat esthétique, est bien moins lourd qu’une broderie.

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Marchant dans les pas de Danit Peleg, plus que dans ceux d’Iris Van Herpen, Anastasia tente de créer une collection prêt-à-porter, qui au-delà de la performance technique, serait portable et bien entendu lavable. Elle explore deux pistes :

  • La première est l’utilisation d’un nouveau matériau, le TPU « le matériau le plus souple jamais imprimé », « qui ne casse pas même si l’on s’assoie 300 fois dessus », elle tempère tout de même, « Le TPU, a beau être très souple, il ne casse pas mais il empêche de s’asseoir, il faudrait simplifier le motif, le rendre beaucoup plus fin pour pouvoir le rendre portable »
  • La seconde piste est la plus effective, c’est d’explorer la possibilité qu’offre l’impression 3D d’imprimer des plastrons articulés en un morceau. Cette technique permet de créer des motifs impossibles jusqu’à ce jour et surtout « [de prendre] vraiment la forme du corps » et donc de ne pas déranger le mouvement.

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Lorsqu’Anastasia conclue en évoquant les prix de vente pour les pièces qu’elle a créées, on comprend que même pour une esthétique prêt-à-porter, le coup de l’innovation reste cher,

« Même si il y a des avancées géniales qui sont faites, on est encore davantage dans la phase de  prototypage ». Dans l’expertise aussi, on reste modeste « je découvre juste [le monde de la création 3D], ça m’est tombé dessus, je me suis mise à fond dans le projet, je ne suis pas une experte encore»

car comme pour nombre de ces innovations textiles, nous ne sommes encore qu’aux prémices des recherches applicatives, et les experts sont encore principalement des curieux avec beaucoup de talent accompagnés d’ingénieurs compétents. Notre seule recommandation serait de multiplier les profils de pionniers,

«Ce serait intéressant d’avoir une imprimante 3D à l’école. Ils pourraient investir dans une imprimante FDM (à dépôt de fil) pour sensibiliser les élèves à la technologie. Car pour les imprimantes SLS, par exemple, cela nécessiterait un investissement beaucoup plus conséquent et des ingénieurs qui aident à la manipulation de l’imprimante et à la modélisation 3D. Après, il y a des projets de développement pour des imprimantes SLS plus accessibles qui changeront certainement la done.».

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Il ne manque plus que les écoles de mode se rendent compte de leur  responsabilité dans l’innovation en proposant par exemple des cours de modélisation 3D et un accès à ces innovations. À ce sujet, on vous conseille d’aller faire un tour à La Fabrique, l’école des métiers de la mode de la CCI de Paris, où vient d’ouvrir un Fablab disposant d’une imprimante 3D et autres machines dernière génération pour la création de mode (découpes laser, travail du cuir…).

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